Conférences

Conférences en 2018

 

Conférence présentée à Limoges, dans l'amphi Clancier de la B.F.M. à l'initiative de l'Association Régionale des Amis du Limousin (A.R.A.L.), le 26 mars 2018 par MAURICE ROBERT

Il y a plus de 2 ans que le Limousin est entré en Aquitaine non parce qu'il l'a décidé, mais parce qu'on l'a décidé dans la sphère politique, au prétexte d'une nouvelle décentralisation rendue indispensable, disait-on, d'une part pour réaliser des économies d'échelle et d'autre part pour constituer des régions qui devaient avoir la capacité de se mesurer, en Europe, à de plus grandes, plus efficaces, plus dynamiques dans le contexte de la mondialisation.

Je voudrais examiner les premiers effets de cette réforme, vue du Limousin. Je crois avoir trois raisons - au moins - de m'exprimer sur ce qui est devenu une préoccupation pour une partie de nos compatriotes.

La première raison est que je suis citoyen limousin, militant associatif, ancien membre du Conseil Économique et Social du Limousin, et qu'à l'un seul de ces titres je peux m'exprimer sur les événements dont je suis témoin. Je l'ai d'ailleurs fait il y a un an dans la chronique d'une revue régionale et dans une conférence à Bordeaux.

La seconde raison est que, chercheur en sciences humaines et sociales, j'ai consacré au Limousin bien des enquêtes et plusieurs travaux qui, peu ou prou, en ont illustré sa personnalité et ses qualités.

Enfin, j'ai représenté le Limousin - avec mon collègue Vallin - en qualité d'expert à la commission dite « du nom de la Nouvelle Région » (nous étions onze experts et dix grands élus régionaux).

Mon propos n'est ni d'engager ou de susciter une polémique, mais de tenter d'analyser la situation actuelle sous les influences culturelles et historiques passées, puis, si vous le voulez bien, d'établir un échange entre nous. Mais ne vous attendez pas à recevoir quelques propositions de schémas routier, ferroviaire ou aérien. Cependant, pour plus sociologiques et culturelles qu'elles soient, elles n'en seront pas moins concrètes, et incitatives, en tout cas je l'espère.

Les études sur l'Aquitaine ne sont pas abondantes et proportionnellement, bien moins que sur le Limousin. Pour ma part je me reporte, outre ce qu'ont pu m'apprendre quelques séjours dans cette région atlantique, surtout à l'ouvrage collectif dirigé par Charles Higounet, Histoire de l'Aquitaine, le plus sérieux et complet jusqu'à il y a peu, Higounet, dont j'ai profité de quelques cours à Bordeaux comme de ceux de Bernard Guillemain.

Quand j'ai connu la publication du Professeur Jean-Marie Augustin : Histoire de la Nouvelle-Aquitaine (600 pages), à La Geste, j'avais déjà rédigé une bonne partie de cette conférence. Mais j'ai été rassuré de lire dans l'introduction de cet excellent ouvrage que l'auteur (…) laissait de côté les aspects économiques, sociaux et culturels (…), qui figurent dans les propos d'aujourd'hui… Pour le Limousin, j'étais déjà pourvu.

1 – Conditions territoriales

 

Comme ce fut le cas pour le Limousin, c'est César qui nous a révélé l'Aquitaine. Plus encore que le Limousin, l'Aquitaine a pourtant une très forte histoire préhistorique, et les sites éponymes y sont nombreux. Il est probable que de ce territoire sont venus en Limousin les premiers visiteurs. Le néandertalien de La Chapelle-aux-Saints, en Corrèze, a des compatriotes en divers sites aquitains comme La Ferrassie, Le Moustier, La Quina.

 

A cette époque, le Limousin avait déjà son berceau lémovice, alors que l'Aquitaine comportait, pour le moins, une trentaine de peuples et autant d'idiomes, que les Romains, au temps de Dioclétien, regroupèrent arbitrairement entre Première, Seconde Aquitaine et Novempopulanie, laquelle deviendra (capitale Eauze) la Vasconie, occupée au VIe par les Vascons ibériques d'origine basque, puis la Gascogne vers 850 avec Auch pour capitale. Le duché de Gascogne sera uni à l'Aquitaine en 1063 et au XIIIe, son sénéchal l'administrera. Cette Aquitaine s'étendait, au nord, de Poitiers et Bourges au sud, aux Pyrénées, à l'ouest, à l'Océan, et à l'est à l'Auvergne. La Narbonnaise, précédemment conquise vers -120, en était exclue.

 

L'Aquitaine fait partie, au IVe, au plan religieux, de la « province du Sud », territoire placé sous l'autorité d'un Préfet domicilié à Trèves. Le Limousin alors avait son propre diocèse probablement avec Martial, comme Poitiers avec Hilaire. Cependant se manifestent déjà des hérésies. Mais si en Limousin, Valérie est décapitée pour s'être convertie, à Bordeaux, c'est l'évêque qui subit le même sort pour magie et sorcellerie. L'Aquitaine est territorialement toujours tripolaire tant sur les plans administratif que religieux et le Limousin toujours unitaire. Si, contre l'armée romaine, à l'initiative de Vercingétorix, les aquitains se sont faits timides et peu agressifs, les Lémovices ont levé plusieurs milliers de soldats.

 

Mais au IVe siècle, Augustoritum (Limoges) n'est pas encore une capitale intellectuelle, comme l'est déjà Burdigala (Bordeaux), avec ses quatre Facultés ou Chaires (grammaire, rhétorique, droit et philosophie). J.-M. Augustin affirme qu'au IVe siècle, l'Aquitaine romaine est une province culturelle de la romanité.

 

Au XIIIe siècle le duché d'Aquitaine est Plantagenêt, devenu La Guyenne. Le Limousin, au sud de la Vienne, est alors en Guyenne et y sera encore au traité de Brétigny-Calais en 1360 qui reconstitue le duché d'Aquitaine, dont les limites administratives seront encore plusieurs fois modifiées jusqu'en 1789 et qui comporta 5 Généralités (Tourny y fut Intendant après Limoges), le Bas-Limousin se retrouvant dans la Généralité de Bordeaux, quand Angoulême était dans celle de Limoges.

 

En résumé, on peut dire que, durant près d'un millénaire et demi, le territoire de l'Aquitaine n'a cessé de fluctuer et n'a jamais eu une identité lisible, même en Guyenne anglaise, alors que le Limousin est resté homogène, bien que des féodalités s'y soient localement imposées et opposées et si l'administration, la géographie et l'histoire ont pu y distinguer Bas Limousin, Haut Limousin et Marche, laquelle, tenue par un Boson, fut un territoire « cédé » par Aliénor en 1199 à un Luzignan qui lui devait l'hommage.

 

La diversité et la variabilité territoriales autorisent le Professeur Augustin à intituler sa préface : « territoire à géographie variable » et à Charles Higounet d'écrire : « les Bénédictins n'ont rien publié sur l'histoire de l'Aquitaine. C'est qu'ils savaient à quoi s'en tenir : il n'existe pas une Aquitaine, mais il y (en) a eu tant qu'il était impensable de pouvoir enserrer une histoire dans une notion territoriale aussi fluctuante ». Voici un premier point.

 

2 - Conditions économiques réciproques

 

Comme le Limousin, l'Aquitaine a toujours été profondément rurale et on a même dit que la race bovine limousine y puisait ses origines.

Mais au-delà de cette ressemblance, il faut remarquer les différences : l'une de ces régions, le Limousin, a surtout cultivé les céréales, seigle et blé noir en particulier, vécu de raves et de châtaignes ; l'autre, l'Aquitaine, du seigle aussi, et du millet et très tôt, peut-être dès le IVe siècle, surtout de la vigne initiée en Aunis et Saintonge, en Gascogne, puis dans le Bordelais. La structure agraire en dépend : petites surfaces et propriétés en Limousin, grandes étendues en région de viticulture.

 

Apparaissent aussi d'autres ressemblances, comme le développement du métayage dès le XVIe siècle. Un certain déclin agricole et commercial qui se produira quelques décennies plus tard en Aquitaine, mais un renouveau se manifestera au début du XVIIIe, sous l'influence de l'arrivée de produits exotiques et le développement du commerce extérieur vers l'Angleterre et l'Amérique. Ce ne sera le cas du Limousin, dans l'économie rurale, qu'avec l'introduction de la culture de la pomme de terre, consommée localement, surtout à partir du XIXe.

 

Le commerce des produits agricoles et des vins entraînera le développement de grands entrepôts internationaux à Bordeaux et dans les trois premiers quarts du XVIIIe, la valeur commerciale y sera multipliée par 20, ce qui ne sera pas le cas du Limousin.

 

Ce n'est véritablement qu'au début du XXe siècle que l'agriculture aquitaine initie sa révolution, ce qui est aussi le cas du Limousin, comparaison toute partielle, car l'Aquitaine, la Gascogne en particulier, accuse un retard d'un demi siècle en matière de mécanisation, en raison surtout des conditions de la structure agraire, peu favorable au machinisme, en régions de viticulture en particulier. Or, quelques siècles auparavant, Limoges et son pays, étaient déjà un carrefour commercial occidental, sur les routes du sel et des métaux, et bénéficiait d'un comptoir vénitien, avec des relations entre la Méditerranée, l'Armorique et Paris.

 

En matière industrielle, l'Aquitaine n'a eu, la plupart du temps, que des établissements artisanaux de forges, de corderies, de filatures, de moulins, qui pouvaient occuper une petite main-d'œuvre, et les villes étaient dépourvues d'importants établissements, mises à part Bordeaux, secondairement Angoulême, Ruelle, Bayonne ou La Rochelle, où l'adaptation avait cependant été lente et souvent insuffisante. Naturellement, on doit tenir compte de l'importante activité commerciale de Bordeaux, comme cela a été dit. Ce n'était pas le cas du Limousin, province de l'intérieur, mais qui possédait quelques temps d'avance avec la tapisserie d'Aubusson, l'exploitation de l'or et même du charbon, la métallurgie à Tulle, le textile à Brive ou la céramique en Haute-Vienne. Charles Higounet pourra écrire (p. 334) : A l'aube du XIXe l'Aquitaine n'avait pas de véritable tradition industrielle. Alors que le Limousin allait accomplir, l'une des premières régions françaises, sa révolution industrielle.

 

3 - Aux plans politique et social

 

C'est en partie en raison de l'état économique et manufacturier et d'une précoce déchristianisation que le Limousin connaîtra, bien avant l'Aquitaine, des avancées idéologiques et sociales, dès la première moitié du XIXe siècle, au moment des révolutions de 1830 et 1848 et qui, peut-être, s'étaient déjà manifestées sous la Révolution de 1789 quand le Limousin était « montagnard » et l'Aquitaine naturellement « girondine ».

Les Trois Glorieuses des 27, 28 et 29 juillet 1830, qui entraînèrent la démission de Charles X et l'arrivée de Louis Philippe, provoquèrent en Aquitaine, des manifestations de joie (on ressort les drapeaux tricolores) quelques émeutes et des « épurations » administratives. A Limoges c'est un bureau de quatre membres qui prend la place du Préfet ;1830 y consacre l'avènement des idées socialistes et saint-simoniennes, ceux-ci constituant une «École ». Ces influences se prolongeront avec le socialisme de Pierre Leroux.

 

1848 prit un caractère véritablement révolutionnaire en Limousin, surtout à Limoges qui proclama la République dès le 20 février, quand Bordeaux attendit le 29. Les paysans eux-mêmes se révoltèrent à Ajain (Creuse) et l'affrontement avec la force publique fera 16 morts. L'Aquitaine connut quelques révoltes sans graves conséquences, mais partout, comme en Limousin, on planta des arbres de la Liberté, et la peur s'empara des populations Limoges était déjà devenue la Rome du Socialisme (Pauline Roland) et Bordeaux restait très modérée idéologiquement.

 

Le plébiscite de mai 1870, qui donna à Napoléon III une large majorité, fut moins favorable en Aquitaine urbaine, bien que très variable. En Limousin, la Creuse se distingua par son approbation (près de 95%) et Limoges par son vote négatif (près de 50%). La proclamation de la République fut largement approuvée après Sedan et Bordeaux pro-républicaine sous l'influence de son maire, Fourcand, devint le siège du gouvernement Gambetta.

 

L'Aquitaine n'a pas connu les idéologies contestataires, et les révoltes populaires ont été généralement motivées par des revendications fiscales aux XVI et XVIIe siècles, comme à Bordeaux ou Périgueux, contre la taxe d'un écu sur le vin, ou la Fronde de 1650, dite, à Bordeaux, de l'Ormée et bien sûr, les guerres de religion dans cette province très protestante. Il faut dire qu'en Aquitaine, la population des classes supérieures était très opportuniste ou légitimiste et se préoccupait surtout de la défense de ses intérêts, voire de ses privilèges et les employés suivaient l'opinion de leurs maîtres, dans une solidarité d'intérêts. On comprend le jugement de Charles Higounet : Il n'y a jamais eu de tempérament politique aquitain. On le sait, ce n'est pas le cas du Limousin….  Ce qui n'empêche pas l'Aquitaine d'avoir eu des hommes politiques qui ont marqué leur époque, tels le Duc Decazes, Armand Fallières, Président de la République, Georges Mandel, Adrien Marquet dans les années 1930, puis Jacques Chaban-Delmas et Alain Juppé, bien après les d'Albret, Henri IV ou Aliénor d'Aquitaine, mais aussi, dans les années 1920-1940, Philippe Henriot et l'Amiral Darland. Face auxquels le Limousin peut revendiquer trois Présidents de la République (Sadi-Carnot, Jacques Chirac, François Hollande), puis Léon Betoulle, Louis Longequeue, Alain Rodet ou Robert Savy et bien d'autres, Creusois : Martin Nadaud, Émile Cornudet, André Chandernagor, ou Corréziens : Henri Queuille, les Labrousse ou Marius Vazeilles ;

 

Mais les situations sociales étaient bien différentes. Si en Limousin dominait donc la petite propriété et si, au milieu du XXe siècle, un domaine de 15 ha était considéré comme confortable, en Aquitaine les domaines de 40 ha étaient déjà communs dans le vignoble. Chateau-Lafite représentait 55 ha, Château Latour, 40 ; Ségur Montesquieu, 76, avec 18 métairies , sur 109 domaines de plus de 40 ha, 5 seulement occupaient 55 % de la surface (Ch. Higounet, p. 349) ;

 

4 - Au plan culturel et intellectuel

 

Comme cela a été dit, Burdigala possédait déjà, au IVe siècle, une université réputée, fréquentée par une partie des 15 à 20 000 habitants et chantée par le poète rhéteur Ausonne. Elle avait ses représentants en Espagne, à Rome, Padoue, Syracuse, Constantinople, en Syrie et même en Gaule. Elle apparaissait bien déjà, à cette époque, comme une « capitale culturelle » de l'Occident, ce qui ne sera le cas que quelques siècles plus tard à Limoges, avec l'Abbaye de Saint-Martial, puis les troubadours. La rapide progression du christianisme - point commun avec le Limousin - contribua à la réputation de ces capitales. Les deux sièges métropolitains de Bordeaux et d'Eauze apparaissent dès 314 et il est probable que les églises de Saintes et Agen sont alors en construction. La Gascogne, conquise par l'arianisme païen, ne se convertira qu'un ou deux siècles plus tard. Le Limousin comportait déjà un maillage de paroisses.

 

Les premières manifestations artistiques aquitaines sont celles de l'art roman, moins original qu'en Limousin, y compris dans la sculpture et le décor, plus rares et plus frustres. Saint-Front, à Périgueux, inspirée par Constantinople et Venise, est l'une des grandes réussites de cette période, comme le sont Beaulieu, Bénévent ou Solignac, où l'on peut parler d'un style limousin.

 

Sur le plan intellectuel, l'Aquitaine a ses références, le premier pape d'Avignon et des hommes politiques comme Armand Fallières, déjà cité, François Mitterrand, des écrivains comme Montesquieu, Montaigne et François Mauriac, des savants comme Lacépède et ses lieux culturels comme le Grand Théâtre (construit en 1773-80).

 

Le Limousin ne manque pas de rappeler, en écho, que Jean Dorat eut Ronsard comme disciple, les noms des Creusois Varillas, Tristan l'Hermite, Jules Sandeau, Marcel Jouhandeau, Jean-Guy Soumy, Françoise Chandernagor.  Ceux, Haut-Viennois des Tharaud, académiciens, Georges Fourest, Jean Giraudoux, Alexandre Vialatte, Madeleine Chapsal, Georges Emmanuel-Clancier, Robert Margerit, Jean Blanzat. Parmi les savants Edmond Perrier, Gay-Lussac, d'Arsonval, Grancher, Cabanis, les économistes Michel Chevalier et Frédéric Le Play. Le peintre Renoir et Gilles Clément, concepteur du « Jardin planétaire » sont ou se sentent limousins. Mais aussi plusieurs troubadours et, dans le domaine artistique, des émailleurs, des tapissiers, des sculpteurs.

 

Où l'on peut voir qu'à la taille d'une région ne se mesurent pas nécessairement les qualités et ressources intellectuelles, économiques et sociales.

 

Au point de vue linguistique, l'Aquitaine a aussi été diverse et le reste aujourd'hui. Elle est, comme le Limousin et pour l'essentiel, du groupe gallo-roman, côté oc. Mais au nord de Bordeaux on est toujours dans le gallo roman français (oïl) et le gascon constitue l'essentiel de son parler historique. Or, le gascon est bien un dialecte roman, mais pas vraiment une langue originelle. Quant au basque il n'est pas une langue d'oc et le gascon en a subi lui-même des influences importantes.

 

Sous tous ces aspects, territorial, économique, idéologique, Aquitaine et Limousin présentent certes chacun des caractères originaux, mais si divers qu'ils n'ont jamais contribué dans le passé à constituer un groupement culturel affinitaire.

 

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Cette analyse permet de camper, comparativement, les acquis et les situations de deux régions voisines, en partie associées par nature ou par contrainte, d'en mesurer l'opportunité, la pertinence et les conséquences, favorables ou non, de leur association dans une nouvelle territorialité.

 

La Nouvelle-Aquitaine rassemble trois anciennes régions administratives et 12 départements, dont les trois limousins. Elle est la plus étendue de cette « régionalisation », égale à celle de l'Autriche, fait-on valoir.

 

Cette nouvelle région se compose de l'ancienne Aquitaine, dont on a vu que sa configuration a été considérablement changeante, bien que presque toujours adossée aux Pyrénées et de part et d'autre de la Garonne, incluant souvent le Limousin, jusqu'à la Révolution.

 

Car c'est à la Révolution de 1789 que se fera la première « décentralisation », avec la création des départements et des communes, après la suppression des généralités qui étaient des régions administratives et financières, le Limousin incluant la plus grande partie de la Charente.

 

Elle sera reprise en 1964 avec la création des CODER, mais tempérée par la nomination de Préfets de Régions, puis, en 1969, avec la tentative de création des conseils régionaux, qui est repoussée par une petite majorité de « non » au référendum, en Aquitaine et surtout en Limousin (56 % en Corrèze et Creuse et près de 60 % en Haute-Vienne).

 

En 1972, la régionalisation se poursuit avec les E.P.R. et les Comités Économiques et Sociaux. En Limousin, un socialiste, André Chandernagor est le premier Président et à Bordeaux, c'est un U.D.R., Jacques Chaban-Delmas.

 

La fin des années 1978 voit s'amorcer un changement politique en Aquitaine, la droite perdant une partie de son influence, même si résistent Chaban-Delmas, Guéna ou Boulin, alors qu'en Limousin elle est quasiment éliminée par les socialistes et les communistes. Ce renversement politique de l'Aquitaine et le renforcement à gauche du Limousin se confirment à partir des années 1980, en particulier avec les succès socialistes.

 

En mars 1982, Deferre accentue considérablement la décentralisation en supprimant les tutelles administratives et financières et prévoyant l'élection des Conseils Régionaux, mise en œuvre en 1986. La Région Limousin est alors dirigée par Robert Savy, socialiste, alors que Chaban-Delmas est élu à Bordeaux, mais grâce aux voix du Front National.

 

Le balancier politique penche à nouveau à droite en 1993, même en Limousin, R.P.F. et U.D.F. reprenant largement la main et François Hollande défait chez lui en Corrèze.

 

En 1998, Aquitaine et Limousin ont chacun un Président socialiste, Alain Rousset et Robert Savy, constituant un nouveau pôle de gauche, quasi nouveauté historique.

 

En 2004, les élections régionales confirment le maintien à gauche de l'Aquitaine avec Alain Rousset et son bon maintien en Limousin avec Jean-Paul Denanot.

 

En 2007, sous Sarkosy, c'est le statu quo ; Aquitaine et Limousin restent largement à gauche y compris à Bordeaux où Juppé est battu. En 2012, le même scénario se reproduit et les socialistes sont très largement en tête, à quelques exceptions près. Et Hollande fait son meilleur score en Corrèze. En 2009 la Commission Balladur sur la réforme des collectivités territoriales propose de ramener à 15 le nombre de Régions (22 à l'époque). Le Président Hollande et ses conseillers s'en sont probablement inspirés en 2014.

 

La loi de décembre 2014, votée par l'Assemblée Nationale, établit la région Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes (A.L.P.C.), avec Bordeaux pour métropole, et 25 communautés urbaines dont Limoges, Brive, Tulle et Guéret, Limoges retenant la qualité de métropole, sans en avoir le statut.

 

Il est clair qu'au cours de deux millénaires Aquitaine et Limousin ont connu plus de différences et d'oppositions que de concordances ou de complémentarités, tant en ce qui concerne leur géographie territoriale que leur économie ou leur culture ; que la première a subi de nombreuses variations administratives ou politiques et que la seconde a conservé, nonobstant les aléas des intérêts des pouvoirs, les pressions et les avatars migratoires et culturels, son assise géo-culturelle et son homogénéité sociale. Certes le passé du Limousin, du moyen âge au XIXe siècle, porte témoignage de son rôle économique, social et politique, mais il ne se maintiendra pas avec autant de vigueur au XXe siècle, en raison en particulier d'une situation d'enclavement. Et on pourrait craindre, aujourd'hui, que se produise un scénario de concentration au profit d'une métropole, aux dépens des territoires périphériques et des villes de la Région.
 

Bien que les antécédents historiques ne puissent naturellement pas servir de modèle à de nouvelles conditions de vie, de nouvelles économies et techniques ou de nouvelles idéologies, il est d'évidence que les mentalités des temps contemporains véhiculent, leur part, même modeste, des traits de comportements, des savoirs et des usages en partie figés dans les nouvelles cultures, dans les gènes, dans le patrimoine - quasiment dans l'A.D.N. -  ce que des planificateurs parisiens ne peuvent ressentir.

 

Ainsi, tant pour l'Aquitaine que pour le Limousin, la culture contemporaine bénéficie des acquis anciens qu'elle conserve dans une mémoire collective, laquelle alimente, aujourd'hui, même inconsciemment, les comportements et les jugements et les alimentera, peu ou prou, encore longtemps. C'est notre mythologie moderne, ce qu'ont pu exprimer Auguste Comte : l'humanité est composée de plus de morts que de vivants, ou Pierre Louÿs : la sève du printemps surgit des feuilles mortes.

 

Faire l'histoire d'un peuple n'est pas se borner à rappeler les événements politiques et guerriers, mais aussi et peut-être plus encore, les situations sociales, économiques, techniques et culturelles qui ont forgé son caractère et élaboré son identité.

 

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L'état de fait, qui est acté d'un mariage, même à la manière des siècles passés, invite à apprécier la valeur de la dot et l'éventuelle fertilité de l'union, car il est d'évidence que l'époux est aquitain et l'épouse limousine. Cependant, quoi qu'il y paraisse, l'Aquitain d'aujourd'hui ne reçoit pas l'héritage limousin comme les rois français et anglais ont pu recevoir celui de la belle Aliénor.

 

Quelles suites peut-on donc envisager ? Car ce mariage n'a pas fait, on le redit, l'unanimité en Limousin et ne la fait toujours pas, malgré les paroles rassurantes du Président Rousset.

 

Il importe sans doute de tenir compte, tout d'abord, des conditions dans lesquelles ont suivi les bans de ce mariage : d'autorité les trois conseils régionaux ont été regroupés à Bordeaux, avec les Conseils économiques et sociaux et les toutes premières décisions territoriales y ont été prises. La Creuse qui, déjà se trouvait un peu marginalisée en région Limousin, a ressenti plus profondément comme un rejet aux marges, ce qui avait été nommé, à Limoges même, l'arrière-pays de Bordeaux.

 

Tenue d'attribuer un nom à la région, la « commission du nom » évoquée plus haut fut réunie quatre fois et, en même temps, fut lancée une consultation sur Internet qui recueillit environ 40 000 propositions, étudiés par une autre commission composée à l'initiative de la Présidente, la Professeure Cocula, ancienne Vice-Présidente régionale d'Alain Rousset.

 

La « Commission du nom » délibéra au cours de quatre séances et l'analyse des réponses internet lui fut présentée. Au cours de l'ultime réunion la Commission eut à voter. Aucune majorité ne se dégagea, et « Aquitania » reçut une pluralité de suffrages.

 

Le Conseil régional adopta, pourtant, après intervention de la Présidente Cocula, le nom de Nouvelle-Aquitaine ; puis, sur proposition du groupe Écologiste, le sous-titre Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes fut retenu, lequel devait figurer sur tous documents officiels. Le décalage temporel que connaît aujourd'hui cet épisode d'une naissance de la Nouvelle-Aquitaine peut paraître dérisoire, mais il est symptomatique d'un certain formalisme et d'un travers de démocratie formelle.

 

Pour ma part j'étais favorable à une formule de type « Grand Sud Ouest Atlantique », mais le lobby viticole nous avait adressé une mise en garde contre ce type d'appellation que, affirmait-il, utilisaient des vignerons bordelais.

 

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Comment se présente, aujourd'hui, le fonctionnement de la Nouvelle-Aquitaine, vu du Limousin ?

 

Notre Région me paraît vidée, progressivement, de sa substance administrative, économique et culturelle. Les anciens élus limousins du Conseil Régional siègent à Bordeaux, la plupart des cadres et responsables sont appelés régulièrement aussi hors région. Entre 2016 et 2018, une cinquantaine d'agents du Conseil Régional Limousin sont partis à Bordeaux et 30 de la D.R.E.A.L. Les Services publics sont eux-mêmes petit à petit concentrés à Bordeaux sur invitation pressante ou contrainte, motivée par le souci d'efficacité. C'est à voir !

 

Plusieurs Services ou Associations pratiquent l'exode culturel ou économique dans l'espoir d'être mieux entendus et plus efficaces, voire de bénéficier d'une promotion sociale : être responsable ou seulement employé à Bordeaux est certes moins gratifiant que l'être à Paris, mais bien plus qu'à Limoges, Tulle ou Guéret !  Être près du Bon Dieu, près du pouvoir, a toujours eu plus de faveur qu'un petit « plaçou » près de ses saints. Ce n'est pas propre aux comportements présents, c'est d'une évidence sociologique ! Et la situation actuelle paraît bien le confirmer. Vous connaissez toutes et tous des exemples. Il y en a de nouveaux chaque semaine. Aurait-on cru que le sport limousin serait menacé, que Comités et Ligues seraient contraints à se rapatrier à Talence ou Gradignan et qu'il faudrait aller à Bègles pour consulter le calendrier des manifestations de pétanque ? Le C.S.P. devra-t-il résister pour conserver son sigle, où le P. serait celui de Pey-Berland, de Pessac… ou de Pau, le rival ?

 

Tous les domaines pourraient être ou seront touchés : par exemple le Centre Régional du Livre en Limousin rejoint la métropole ; le C.A.U.E. se regroupe avec les aquitains : ses architectes vont exercer leurs compétences sur le petit patrimoine rural du pays basque. Les Organismes ou Associations chargés du Tourisme ou de la Culture n'ont aucune légitimité à se regrouper hors de leur territoire d'activité patrimoniale.

 

La création d'une méga-région n'est pas un acte de décentralisation, mais de recentralisation, de renforcement ou de création d'instances étatiques et de nouveaux lieux de pouvoir, un relâchement des liens de proximité avec les citoyens, un affaiblissement de l'identité, un probable désintérêt accru des futurs électeurs, donc d'affaiblissement de la démocratie ; mais aussi, contrairement au prétexte initial, un surcoût fonctionnel et financier, une perte d'efficacité, voire un maintien ou même un renforcement d'un mille-feuilles tant décrié.

 

Au temps de l'Empire romain, on a aussi effectué une pseudo décentralisation et c'était pour mieux exercer le pouvoir depuis Rome. On a aussi créé des villes, dont certaines à caractère métropolitain, comme Bordeaux ou Limoges, mais c'était pour mieux « tenir » les pays et les romaniser. Peut-on établir une comparaison aujourd'hui ?

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Les choses étant ce qu'elles sont et plutôt défavorables au Limousin, avons-nous quelques leviers pour stopper l'exode régional et un état de « dépouilles » qui ne devrait pas nous mener au déclin (R. Savy) ? Oui, car le Limousin est un pays de résistance au meilleur sens du terme. Il l'a prouvé dès ses origines lémoviques, il l'a prouvé contre les stigmatisations et l'immobilisme des siècles passés, contre les démembrements territoriaux de la féodalité, par sa lutte linguistique contre la langue du pouvoir, par sa création artistique, par sa révolution industrielle et plus récemment par sa Résistance à l'idéologie nazie et, encore de nos jours, dans sa résistance contre l'archaïsme technologique et économique. Ses capacités de recherche universitaire ont conduit à la création de dizaines de start-up, dont plusieurs ont une réputation européenne ou même internationale ; sans oublier, dans le domaine agricole, la sélection de la race bovine qui obtient la faveur des éleveurs dans cinq continents.

 

Cette région, ce pays, parés de bien des succès, ne seraient-ils destinés qu'à se dissoudre dans une région où ils retrouveraient certes des cousins gascons mais éloignés de notre culture, de nos préoccupations et de notre créativité ?

 

Il est peut-être un peu tard pour sonner le réveil limousin, les Élus ayant, et même en région, accepté majoritairement ce projet de découpage sans deviner un piège que n'avaient peut-être même pas prévu ses auteurs ! Et d'ailleurs doit-il vraiment se réveiller, le Limousin ? Je n'ai pas l'impression qu'il ait été, au cours de son histoire et en particulier celle des trois derniers siècles, un bel endormi, mais plutôt un veilleur technologique, social et culturel. Et il doit maintenir, confirmer et développer son dynamisme, son savoir-faire, ses qualités d'innovation, tenir sa place dans le concert régional, national et européen, faire preuve d'ambition et mettre ses qualités au service commun régional. Pour remplir cette mission, il doit jouir de sa propre personnalité, conserver et valoriser son identité et, dans toute la mesure du possible, en collaboration avec la nouvelle Région, qui doit être sensible et attentive à cette revendication. La défense de la personnalité limousine renforcera en même temps les capacités de la grande Région en lui accordant la dynamique d'un certain fédéralisme et l'adhésion des populations.

 

Ces recommandations supposent le renforcement, dans une situation d'administration pluricentrée, de démocratie locale vivante exercée à la fois par des Services, même liés au pouvoir régional et, surtout, par un réseau dense et actif d'Associations étendant leurs actions à tous les domaines de la vie économique, sociale, culturelle, idéologique. On pourrait peut-être même, à la limite, réclamer, en situation gravement défavorable, le principe de péréquation entre nouvelle et anciennes régions, selon ce que Robert Savy a fait accepter pour l'Europe

 

Ma proposition n'a pour modèle, on le comprend, ni celui d'Iparretarrak à la bas-quaise, ou d'un isolationnisme catalan, mais celui d'une co-gestion régionale démocratique, plus populaire que politique, plus autonomiste que centraliste, plus libérale qu'autoritaire, plus citoyenne qu'administrative, un véritable « vivre ensemble ».

 

Comme le nouveau dispositif régional néo-aquitain a autorité sur les anciennes régions et qu'une modification structurelle doit recevoir son aval, tout changement, toute amélioration, toute revendication devront préalablement recueillir, en région, pour être traduits politiquement, une très forte adhésion populaire représentant une force de pression décisive.

 

Le passage de Limoges en métropole, déjà évoqué, même par la médiation d'une « communauté urbaine », ne pourra aboutir par des voies législatives, actuellement exclues. Certes Limoges a tenu jadis, de fait, cette fonction métropolitaine, en raison de son rôle économique et commercial, culturel et artistique. Mais il faudrait éviter que son attractivité se réalise, aujourd'hui, aux dépens de l'environnement régional, tant rural qu'urbain. Il faut éviter de siphonner un territoire au seul profit d'une métropole, quels que soient son intérêt et son état d'esprit.

 

Cependant la récente attribution, par l'I.N.P.I., du label I.G.P. à la porcelaine et, par l'UNESCO, de « Ville créatrice » à Limoges, sont des reconnaissances, même tardives, de leur grande qualité et la campagne d'affichage sur la Nouvelle-Aquitaine est une bonne initiative qui pourrait être reprise pour l'ensemble du Limousin, pour rappeler sa personnalité et affirmer sa volonté d'existence.

 

Plutôt que gémir, comme on l'a fait naguère - et quelquefois aujourd'hui ! - sur le retard et l'immobilisme de notre région et en faire même de l'autodénigrement, il est temps de faire valoir tous nos atouts, de les faire connaître et reconnaître, de les multiplier, de les valoriser, de les renouveler. Plutôt que de revendiquer un « rattrapage » à l’État, prenons en mains nos capacités qui sont grandes en tous domaines et soyons ambitieux !

 

On pourrait dire que ce sont là des utopies, mais comme plusieurs ont déjà pris racines en Limousin, ça n'en ferait que quelques autres ! On ne va tout de même pas déclarer le Limousin en ZAD, sans route des chicanes, mais avec valorisation de notre patrimoine, naturel et écologique, des landes et bruyères et des eaux vives. Une Cité internationale de la céramique, qui est aujourd'hui suggérée, certes, nous en avons la légitimité. Mais encore et ce serait complémentaire, une Cité de l'Art et de la Culture avec les émaux et la tapisserie ou même, pourquoi pas, une Cité de l'Économie Sociale et Solidaire, thème où nous avons montré l'exemple et du patrimoine, y compris de la langue limousine. Ces diverses instances pouvant d'ailleurs être regroupées et mises en complémentarité dans une vaste Maison de la Culture limousine ou une grande Université Populaire pluri-centrée, dont le fonctionnement serait assuré par des contributions publiques, mais aussi volontaires et bénévoles, et qui donnerait à voir,  bien sûr, mais aussi à savoir et même à pouvoir.

 

Nous avons à faire des choix de valorisation des territoires, d'illustration des cultures, de défense du pluralisme et des identités, à faire valoir, au profit de la communauté régionale, selon l'affirmation du Président Rousset, devant les élus de Limoges Métropole, le 3 février 2018 : « c'est le territoire qui dicte ses priorités à la région (…) ». Or, des priorités, le Limousin en a, comme sans doute les autres anciennes régions. Son mariage avec l'Aquitaine ne doit limiter ni ses ambitions ni sa capacité d'expression.

Il doit d'abord compter sur lui-même, valoriser ses atouts et ils sont nombreux, taire quelques querelles, mobiliser les bonnes volontés, les médias, les associations, les élus...

 

Le Limousin pourrait enfin susciter une Association légitime chargée de fédérer les propositions et initiatives, s'assurer de leurs utilité et faisabilité. Il en existe déjà qui ont, en partie au moins, ces vocations et capacités, dont l'A.R.A.L.

 

Ma conclusion sera la suivante : dans cette période de transition et d'installation de la Nouvelle-Aquitaine, attachons-nous à défendre la permanence, la personnalité et l'identité du Limousin, ses acquis et ses potentialités, avec un esprit de vivre ensemble. Conservons et valorisons notre savoir-faire sans nous priver de le faire savoir. Mais gardons-nous d'approuver et d'appuyer des projets plus ou moins pharaonesques comme la L.G.V. Poitiers-Limoges, ou mégalomanes, comme ceux qu'on a connus dans les Monts de Blond et à Ballerand et de succomber, au point de faire de l'auto-dénigrement, aux railleries des Molière, des Rabelais ou aux maniaques du limogeage. Sans dissoudre le Limousin dans une grande région trop composite et sans âme, continuons à y travailler, à y créer, à y vivre, avec les mêmes capacités, qualités, ambitions et soucis d'accueil et de coopération.

 

Si le nouveau maillage territorial se révèle favorable au développement économique, social et culturel, à des améliorations des conditions et mode de vie des citoyens, nous, Limousins, serons heureux d'y participer activement, dans le droit fil de notre histoire passée et contemporaine, pour en assurer la commune réussite, dans l'estime et le respect mutuels.

 

 

                                                                                     Maurice ROBERT

 

 

 

 

                                                               Conférence de Michel Kiener qui a clôturé le festival à la  Bfm de Limoges le 23 avril 2018

Michel C. Kiener

Le Patrimoine subsistera-t-il en 2020 ?

 

Sous ce titre provocateur, volontairement provocateur, se cache une date qui n’est pas choisie par hasard :

  • 2020, c’est à dire demain, pas dans trente ans, demain.
  • 2020 c’est aussi la date des municipales, et pas seulement pour Limoges. C’est le moment des ambitions et des priorités affichées par les équipes candidates et les porte-paroles politiques des communautés d’agglomération et de communes du Limousin. Au-delà de la logomachie électoraliste de circonstance, ils devront se positionner face à un enjeu majeur : comment exister au sein de la Nouvelle-Aquitaine et avec quels outils ? S’ils ne le font pas, qui le fera ? Qui sera porteur d’une ambition pour notre territoire ? Et dans cette affaire, le Patrimoine a plus que son mot à dire : il est au cœur du débat, ce qu’il faut démontrer.
  • 1- Le Patrimoine quésaco ?

Mais parler du Patrimoine, c’est parler de quoi ? Aujourd’hui c’est parler de tout, de tout un peu, autrement dit raconter n’importe quoi. Il n’est que de voir ce qui est « entré », comme on dit, au Patrimoine mondial de l’Humanité, ou ce qui est classé au patrimoine de l’Unesco : c’est un fourre-tout dans lequel se retrouvent des sites, des monuments, mais aussi des espaces (la Loire fleuve sauvage, les chemins de Saint-Jacques) ; les ostensions limousines coexistent avec la bière d’abbaye, avec des plats ou un art de vivre particulier.

N’importe quoi ? Pas tout à fait, car ce glissement ou cette explosion de la notion de patrimoine sont évidemment lourds de sens et révélateurs d’un débat, ou d’une prise de conscience comme on voudra.

C’est qu’en effet, la notion de Patrimoine n’a cessé d’évoluer, sans qu’on s’en rende vraiment compte. Les premières journées du patrimoine, sorte de journées portes ouvertes inaugurées en 1984, avaient pour but de sensibiliser le public au patrimoine monumental, mais consacraient en fait trois décennies de sauvetages et de restaurations de monuments par des particuliers ou des passionnés, opérations popularisées par la télévision, et ces journées visaient essentiellement des églises, des abbayes, des châteaux, à la rigueur des jardins à la française. Que les retables et les fresques de nos églises laissées à l’abandon aient fait depuis lors l’objet de restaurations multipliées patronnées par la DRAC, cela demeure dans la même ligne. Mais quand la Fondation de France (et non plus celle du Patrimoine) parvient comme elle le fait aujourd’hui en Limousin à mobiliser les habitants d’une commune pour réunir les fonds nécessaires à une restauration, on est dans une démarche identitaire avouée qui mériterait qu’on en parle plus longuement.

Dans le même ordre d’idées, on a vu apparaître dans les années 1990, la notion de « petit patrimoine » adaptée aux modestes richesses des communes rurales (lavoirs, calvaires et croix de granit grossières du Limousin, « bonnes fontaines » parfois réduites à une simple cadre de moellons, fours à pain, colombiers), en faveur duquel le conseil régional du Limousin avait monté un programme.

Mais regardons ce qui se passe ailleurs : désormais, les programmes nationaux qui s’inscrivent dans les journées européennes du Patrimoine,  filles de notre Journée à nous, mettent toutes l’accent sur le « patrimoine industriel », sur celui des communautés, sur le patrimoine naturel.

Ce qui est en jeu ici, bien plus que l’objet considéré comme « patrimoine », c’est le sens que l’on donne à sa prise en compte et à sa prise en charge collective, et c’est qui va nous retenir un instant. Pourquoi et pour faire quoi, le Patrimoine ?

Clairement, au départ, il s’agit de bloquer une destruction programmée :

  • Ce peut-être le simple refus de voir disparaître ce qui est identifié comme beau ou comme précieux, comme historique, comme un bien communautaire identitaire, et c’est le combat qu’a mené Mérimée au XIXe siècle pour le sauvetage des églises ou de Carcassonne, aboutissant aux grandes lois sur la protection des monuments historiques et celle de sites classés. Une protection qui collait parfaitement à la volonté des Républicains d’assumer l’intégralité du passé français, dans le cadre du Roman national.
  • Plus près de nous, et avec l’élargissement de la notion de patrimoine au capital naturel, les « défenseurs de la nature » reprennent la même démarche : c’est le combat pour le Larzac dans les années 1970, puis, désormais une course de vitesse contre la liquidation brutale des espèces (grands mammifères, oiseaux, insectes) et des milieux naturels, des  zones humides, des tourbières etc (ainsi celle dite des Dauges en Haute-Vienne). Cela va des protections légales initiées aux Etats-Unis avec la création de parcs nationaux, une idée reprise en France sous la forme de parcs naturels, à une politique étendue désormais au patrimoine génétique, avec le sauvetage et la valorisation des races locales (la Salers, le cul noir…), par un renversement spectaculaire de la ligne de conduite prônée par l’INRA dans les années 1950-1960. Cela englobe la création de conservatoires de variétés anciennes, pour les pommes, les haricots...
  • Patrimoniale encore la protection étendue aux savoir-faire qu’il faudrait ne pas perdre. Elle prend en Asie la forme des Trésors vivants, et en France celle du Maître d’art créé en 1994 (un peu plus d’une centaine de titulaires à ce jour, ce qui est dérisoire pour un pays d’artisans d’art, d’ébénistes et de luthiers !). Mais, avouons-le, il s’agit en France d’une action menée à la française, c’est à dire conduite à la petite semaine sans réelle conscience des enjeux économiques qui s’y cachent, en dépit des efforts de l’Institut national des métiers d’art, de l’obstination de fonctionnaires zélés et de particuliers ou professionnels passionnés.
  • Patrimoniale aussi et toujours, la prise de conscience de la valeur du capital linguistique de l’humanité – riche encore en langues dite locales ou minoritaires –, patrimoine identifié comme un trésor commun que la législation européenne tente de préserver, au-delà des travaux des ethnologues linguistes. Une politique récusée par la République laïque une et indivisible, qui n’a cessé de confondre les Lumières et le français, et qui fait violence à une partie de la classe politique de notre région, pour lesquels l’occitan est une fable.

Cette volonté de protection tous azimuts, on le voit bien, ne cesse de se heurter à la modernisation, aux impératifs du Progrès et aux appétits des investisseurs, quelles que soit les cautions, les raisons ou les justifications que l’on donne aux changements. On l’a bien vu dans le combat historique qui a opposé dans des dizaines de villes de France dans les années 1960-70 les tenants des « vieux quartiers » et les maires « de progrès » décidés à en finir avec le sordide ; on l’a bien vu dans les combats plus récents contre tel barrage, telle voie ferrée… ou l’aéroport de Notre-Dame des Landes.

Le plus souvent, la notion de « sauvetage/blocage » ne tient pas face aux réalités financières et surtout face à l’élargissement exponentiel du Patrimoine identifié comme tel, bâti, mobilier et naturel, un patrimoine dont une structure administrative appelée Inventaire du Patrimoine est chargée de dresser un dictionnaire complet.  On a en fait assez vite admis que nombre d’opérations de « sauvetage/mise en valeur » d’un bâtiment, d’un quartier ou d’une musique passaient par une réinvention capable de lui donner une  « nouvelle, une seconde vie » : un quartier en l’aérant et en le transformant en « vieux quartier » affiché comme tel, un biniou, une cornemuse ou un oud en l’intégrant à un ensemble « musique du monde », un bâtiment en en conservant l’enveloppe pour y placer une fonction sans rapport. Les exemples abondent, depuis l’ancien réservoir d’eau situé à Limoges sous la place Haute-Vienne, devenu aquarium (30 000 entrées en 2017), le bâtiment Lefèvre-Utile de Nantes, la Piscine de Roubaix, ou l’ancien Séminaire XVIIe siècle de Limoges devenu successivement caserne du 20e Dragon, Cité administrative puis aujourd’hui immeuble résidentiel. Donc « sauvé » ! Même chose pour cette partie de l’ancien hôpital de Limoges devenue salle d’exposition. Dans le cas de la chapelle 1880 des Sœurs hospitalières,  on pourra parler de sauvegarde, puisque l’enveloppe des murs est toujours là, mais le « sauvetage » est allé dans ce cas précis jusqu’au massacre, puisque cette chapelle oxfordienne achetée dans son jus par la Ville pour le compte de l’université, mais abandonné sans états d’âme aux antiquaires, a été victime d’un curetage total, d’une mise à murs prônée et validée par un architecte inculte.

De là, nous sommes passés, et c’est bien ce qui nous intéresse aujourd’hui, à une nouvelle appréciation du Patrimoine dans lequel se mêlent étroitement une fonction de reconnaissance identitaire et l’envie de le faire servir à une politique globale de développement

 

2-Les acteurs du Patrimoine, auteurs du Patrimoine

Encore faut-il circonscrire le Patrimoine, qui n’est rien d’autre que ce qu’on considère comme tel, ce qu’on identifie comme tel. Qui est ce « on » ? Les Européens, rappelle Philippe Grandcoing, sont les seuls au monde à avoir cessé de faire place nette à chaque génération, et à avoir décidé, tout en acceptant la « modernisation/évolution » de leur cadre de vie, de mêler à leur présent des éléments du passé considérés comme tabou ou comme des éléments nécessaires à leur vivre ensemble. Ils l’ont fait avant tout pour des raisons esthétiques ou « culturelles », mais ce sont les mêmes qui leur faisaient précisément démolir auparavant tout ce qui était gothique ou simplement démodé. Il y a donc là une révolution copernicienne, qui a ouvert la voie à un débat qui n’a jamais cessé depuis deux siècles.

 

Ce qu’on identifie comme tel : ce « on », ce sont tout simplement les acteurs du sauvetage/mise en valeur du Patrimoine, qui en sont au sens premier les « inventeurs », les exhumeurs. Nommer, désigner, c’est instituer. Décider en 1999 d’un label Patrimoine du XXe siècle pour la Cité des Coutures, les halles et la gare de Limoges, décider que les chemins de Saint-Jacques dans leur ensemble font partie du patrimoine mondial de l’humanité, décider que les bains-douches de Tulle ou de Boussac méritent d’être inscrits à l’inventaire supplémentaire, relève bien de cette procédure : la conviction première de quelques-uns se voit transformée en obligation sociétale, validée par un pouvoir. Le programme régional de protection et de réhabilitation du « Petit patrimoine rural » initié dans les années 1990-2000 ressort lui aussi de cette procédure : tout y passe à condition qu’on s’y attache et qu’on y consente, puis qu’un pouvoir y consente.

 

Plutôt que d’analyser les motivations et les justifications, je veux insister sur le fait que le Patrimoine visitable et exploité que nous connaissons aujourd’hui – cela dit sans jugement de valeur –, qu’il se situe en Limousin, et pas seulement en Limousin !, résulte avant tout d’initiatives individuelles ou associatives, soutenues après coup par des Pouvoirs publics légitimement prudents au départ. Sans la DRAC, dont on ne dira jamais assez l’importance que son action a revêtue depuis 1981, sans l’apport ou l’appoint de crédits départementaux ou régionaux, pas de Patrimoine. Mais sans « les gens », sans les acteurs du Patrimoine, pas de Patrimoine non plus. Et les exemples sont flagrants.

 

  • regarder ce qui a réussi, ce qui tient la route et constitue aujourd’hui le Patrimoine « vivant » dans notre région, on découvre vite le rôle majeur joué par des hommes et des femmes d’initiative, par leur engagement en faveur du Patrimoine, avec souvent l’effet de levier économique espéré. Initiatives de particuliers isolés ou regroupés en association, initiative d’élus ou d’équipes d’élus refusant de baisser les bras, capables d’imaginer, de proposer, de convaincre, de rassembler autour d’eux et d’aboutir.

 

Rappelons le cas de l’aquarium de Limoges, sorti du chapeau d’amateurs aquariophiles, qui a récupéré le réservoir d’eau que j’avais moi-même ciblé comme un lieu magique, et utilisé pour ma deuxième exposition d’urbanisme). Voici en vrac le moulin à papier du Got près de Saint-Léonard de Noblat, le Four des Casseaux à Limoges (14 000 entrées en 2017), les Tuileries de Puycheny, la Chapelle aux Saints, le projet Marius Vazeille en Corrèze, les jardins d’Eyrignac et, dans un champ plus vaste le travail de l’association PR2L sur le patrimoine ouvrier, alors même que la collectivité n’avait pas su retenir le jeune chercheur doué qui avait dressé en un an, sur financement public mais dans la plus stricte confidentialité, l’inventaire complet des sites industriels de Limoges. Citons aussi l’action d’anciens de la Manu de Tulle, qui ont patiemment rassemblé armes et souvenirs, au point que la puissance publique puisse imaginer aujourd’hui un projet de Maison des savoir-faire à Tulle. Citons encore, en plus modeste, l’association Mémoire du Canton de Nieul, citons ces passionnés qui ont fait des inventaires cantonaux complets des plaques funéraires liées à la Grande Guerre. Voulons-nous du lourd ? Pensons au lieu de concert de Villefavard en Haute-Vienne, au festival d’opéra de Saint-Céré (Lot), renvoyons à ces sites ou ces entreprises patrimoniales telles que les ardoisières de Corrèze, les Pans de Travassac et les accordéons Maugein à Tulle. Ce bilan, m’ont dit les cercles autorisés, est exceptionnel et n’a pas ou peu d’équivalent en Poitou-Charentes voire même en Aquitaine.

 

Les initiatives peuvent-elles soulever les montagnes ? Elles le peuvent, cela arrive. J’en veux pour preuve le cas de Rochefort-sur-Mer, ville qui eut, qui fut un passé, et qui compta un Pierre Loti sans même songer à s’en servir. C’est à la lubie de l’amiral Dupont, m’a-t-on dit, qu’est due la résurrection non programmée de la grande corderie, mère nourricière des programmes ultérieurs, et c’est – comme chacun sait -- aux fous de l’Hermione qu’est due la célébrité toute neuve de cette ville annexée par la marine, et naguère considérée comme d’un ennui mortel. J’en veux pour preuve aussi Sarlat-la-Canéda, dont je vais reparler.

 

Mais les acteurs du Patrimoine, ce sont aussi ces élus qui ont fait du Patrimoine un levier essentiel de leur action, ou qui, dans le cas de Limoges, ont réponduaux efforts combinés et persistants de personnalités : c’est à elles, à leur dévouement à la cause, que Limoges doit « l’invention » de son passé gallo-romain et le sauvetage et la mise en valeur de sa crypte de Saint-Martial.

Je classe à part la réinvention des deux grands musées de Limoges, à quoi il faut ajouter celui de la Résistance, la Cité de la Tapisserie d’Aubusson, le sauvetage reconversion du Théâtre appelé désormais des Sept collines à Tulle : ces opérations relèvent d’une politique culturelle et patrimoniale à fort input politique… et financier comme les grandes villes, ou les moyennes, doivent en consentir sous peine de mort économique.

Mais, à un autre niveau, les exemples sont flagrants et parlants :

  • Le cas le plus spectaculaire à mes yeux est celui de Saint-Junien : voici une commune de tradition ouvrière communiste pure et dure, piégée par l’évolution des mœurs, qui met hors-jeu sa production – le gant de peau –, et par la mondialisation, au même titre que les régions minières. Pourtant, ayant parié sur le cuir, sur le savoir-faire donc l’honneur de sa classe ouvrière, sur son histoire, assumant même le « plus » apporté à sa notoriété par l’événement folklorico-religieux des ostensions, l’équipe dirigeante a permis à Saint-Junien de tirer son épingle du jeu après un quart de siècle d’efforts en ce sens. Et Hermès suit, et on peut espérer que les bovins limousins désormais sans cornes ni barbelés pourront enrichir une filière cuir d’excellence pleinement nationale, dont la Tannerie Bastin de Saint-Léonard pourrait profiter. Rugby, aviation, tout y passe désormais à Saint-Junien, la Glane et le site Corot venant ajouter la touche culturelle indispensable. Il n’y a guère que Saint-Yrieix-la-Perche en Haute-Vienne, qui puisse lui être comparé, pendant que Bellac et Meymac sombrent, et qu’Eymoutiers peine à atteindre une sorte de taille critique.
  • Deux autres cas quasi caricaturaux permettent d’illustrer le propos, deux réussites dues à l’énergie de deux femmes maires et bulldozers, à Uzerche (Corrèze) et à Vicq-sur Breuilh (Haute-Vienne), deux sites inaugurés la même année 2014 en dépit de la crise, avec un espace mémoire à la Papeterie, et le musée d’art brut Cécile-Sabourdy à Vicq.

Ces exemples renvoient à bien d’autres aventures du même ordre, celle de La Rochelle l’ouvrière et la chalutière, réinventée par son maire atypique Michel Crépeau, et puis celle de Sarlat, petite ville de 7 000 habitants en 1970, qui affiche pour 2017 un million 500 000 visiteurs estimés, en ayant enregistré 680 000 entrées dans son office de tourisme. 680 000 !  On serait heureux de voir l’office de Saint-Léonard, ville patrimoniale s’il en est, en afficher le dixième, mais son bilan atteint à peine 1,5% du record de Sarlat. On ne pourrait vraiment pas faire mieux ?

 

3-Patrimoine, identité et valeur économique

Pour que le Patrimoine rapporte, encore faut-il qu’il existe. Et les Limousins n’ont cessé de le déplorer : en 1900 ils gémissaient de n’avoir ni cirque de Gavarnie, ni volcans ni églises romanes sculptées à vendre. Malheureux pays de granit humilié par la profusion d’architecture que permet ailleurs le calcaire ! Malheureux pays sans l’héritage qu’ont laissé ailleurs les négociants négriers du littoral atlantique et les parlementaires des parlements provinciaux d’ancien régime !  Heureux Dijon, heureux Besançon, heureux Toulouse et Aix !

Dans nos régions, existe un socle constitué par l’héritage rural et précisément agricole, et par un art de vivre et une sociabilité, qui mêle le rugby, la cuisine (les miques de Corrèze, les confits de porc ou de canard), la laïcité, les souvenirs de la Résistance et ici ou là une culture ouvrière forte (Limoges, Tulle et Saint-Junien). Mais question patrimoine bâti et mobilier, c’est autre chose, convenons-en. 350 orgues d’église classés en Alsace, 5 (sauf erreur) en région Limousin. Pas de grandes abbayes du niveau de Moissac. Et quand il a fallu expliquer à Paris que le château de La Borie (Solignac) valait bien un statut de centre culturel de rencontre au même titre que l’abbaye de Noirlac, on nous a ri au nez au ministère. La DRAC a dû s’employer.

Pour ajouter à ce tableau funèbre, ce pays a passé plus de temps à nier son identité qu’à la construire. Il était encore, il y a un demi-siècle, profondément éclaté, divisé en sous-identités et bien loin d’une capacité d’affirmation limousine forte : d’un côté les Creusois maçons dans l’âme et tournés vers Clermont, de l’autre les Corréziens fils chéris de Paris ; entre les deux des Haut-Viennois sans grande fierté de soi, perdus dans un pays de pluies incessantes. Pire encore, voici les Brivistes attentifs à se démarquer de la Corrèze intérieure et ouvrière, et voici ce Limoges détesté des ruraux, bref un puzzle d’identités toutes locales dépourvus de la méta-identité capable de surmonter les différences et les divergences, qui mobilise les Alsaciens, les Bretons, les Basques et même les gens du Nord quand les intérêts supérieurs de leur espace sont en cause.

Or voici ce Limousin à qui la régionalisation de 1986  avait offert une indépendance de décision et qui pouvait se sentir, pour la première fois de son histoire, maître de son destin, le voici redevenu, dans le cadre de la Nouvelle-Aquitaine centralisée, un objet non identifié. La régionalisation de 1986 avait en effet modifié la donne ancienne et, à force de pratiquer le vivre ensemble, elle avait accouché d’une force de proposition institutionnelle qui avait fini par payer : à preuve, en matière culturelle, ne serait-ce que le réseau de salles conventionnées (Aubusson, Tulle, Saint-Junien, Brive etc.) et une politique de cabinets médicaux originale, avec quelques effets en matière patrimoniale.

Mais, concernant notre sujet de ce soir, le Patrimoine est demeuré avant tout un objet à sauvegarder sans qu’on en fasse un levier économique essentiel, qu’il s’agisse du patrimoine naturel ou bâti. Comme si, d’avance, l’autodérision et le pessimisme foncier dont les Limousins sont familiers avaient convaincu une fois pour toutes les hommes et les femmes en responsabilité que le tourisme – terme quasi cochon ici, frelaté –  « ne sauverait pas le pays » -- combien de fois ne l’ai-je pas entendu dire –, pas plus qu’un secteur piétonnier de plein exercice ne sauvera, disait-on, un centre-ville ; le tourisme ne serait jamais qu’un appoint propre à sauver les auberges de Bujaleuf – c’est raté – ou de Coussac-Bonneval, sans même parler de Saint-Pardoux près du lac, abandonnant au Périgord (la Dordogne masquée) la chance de pouvoir jouer la carte de la notoriété, de la beauté et du tourisme de masse. J’ai en tête le temps qu’il a fallu, qu’il m’a fallu dans les années 1970-80, pour faire admettre qu’il existait un vieux Limoges capable de rivaliser avec celui de Périgueux ou de Tours où j’emmenais mes classes de première voir ce qu’on peut faire de « vieux quartiers ». Cette ambition touristique demeurée en quart de teinte nous vient de loin, parce que les élites cultivées ou politiques ont pensé ne jamais pouvoir tabler que sur le « pays de l’arbre et de l’eau » -- expression consacrée --  alors même qu’un patrimoine identitaire dormant ou en déshérence demeurait en attente de projets forts et fédérateurs. Dans les années 80, ce n’est pas si loin, les festivals musicaux d’été demeuraient encore rares, réduits à ceux de Saint-Robert et de la Vézère, l’opinion générale demeurant alors que nous n’étions pas en Provence et qu’il n’y avait pas de public. Les choses ont bien changé depuis.

Pourtant, si des sites ponctuels ont bénéficié de fonds importants, tel Chalusset, si le Conservatoire du Littoral et des espaces naturels a remporté quelques victoires, si les CAUE ont tenté de se faire entendre, on doit constater que le patrimoine bâti rural, pour ne citer que lui, n’a pas fait l’objet d’une politique volontariste, consensuelle et consentie, quoique élément essentiel du paysage patrimonial.  « On n’est pas là pour embêter les gens ». Et que de temps perdu à Saint-Léonard de Noblat, qui, lentement, très lentement, commence à comprendre qu’il dispose d’un patrimoine remarquable, qui pourrait/qui devrait en faire un petit Sarlat !

 

Face à l’Aquitaine des littoraux de baignade et de villégiature, face à la densité du pays basque, face aux atouts du vignoble – qui n’empêchent pas un Bergerac de souffrir --, le Limousin a-t-il des cartes, du Patrimoine à vendre ?  J’en donne quelques exemples :

  • Les forteresses médiévales du pays troubadour : le Sud a les cathares, le Limousin a des sites équivalents répartis par chance dans les trois départements, mais nul n’en sait rien en dehors du cercle des connaisseurs. L’histoire récente de chacun de ces sites relève plus de la valse hésitation qu’autre chose. Ainsi à Crozant, site magique où travaillèrent nombre de peintres de l’école de Pont-Aven – école connue, elle ! --, et bien sûr Claude  Monet qui y fit la première de ses séries – deux de ces toiles sont présentées à l’université de Harvard à Boston –, Chalusset, spectaculaire, récupéré enfin par le Département, qui, cette fois, a mis le paquet mais en solo, et puis les tours de Merle, Comborn et Ventadour, voire même Lastours, bref une constellation de sites qu’une mise en réseau cohérente pourrait transformer en must touristique. À condition de le vouloir, ou simplement d’y penser… et d’utiliser les fonds européens disponibles !
  • Le cheval : il reste anecdotique, alors qu’il est identitaire ici, et il devrait/pourrait faire l’objet d’une politique forte et structurée, dans laquelle entreraient le site vraiment spectaculaire du haras de Pompadour, qui devrait se poser à vocation nationale, les champs de course de Texonniéras et du Dorat, les éleveurs, les centres équestres, et un réseau exceptionnel d’itinéraires de randonnée cavalière à imaginer en pays verdoyant de moyenne montagne. Pays d’herbages qui n’a rien à envier à la Normandie.
  • Les emprises des chemins de fer départementaux datant du début du XXe siècle, bradées ou laissées à l’abandon, qui auraient permis ou permettraient un tourisme cycliste « en plat » à travers un pays de montagne, pittoresque s’il en est. Cherchons l’équivalent ailleurs !
  • Le paysagisme : j’ai connu la rencontre de 1995, qui rassembla au lac de Vassivière la crème des paysagistes de l’époque dont Gilles Clément désormais implanté en Creuse, lesquels affirmaient alors à l’unisson leur admiration absolue pour le site comme lieu de rencontre d’exception. Et puis rien, Saint-Benoit du Sault ayant, un temps, tenté de prendre le relais, comme s’il s’agissait seulement d’offrir un lieu. Occasion manquée de faire de Vassivière l’équivalent pour le paysage d’un Blois pour les journées de l’histoire, d’un Saint-Dié pour la géographie, d’un Saint-Malo pour les écrivains voyageurs.
  • La porcelaine : elle n’a pas cessé d’être abandonnée aux porcelainiers, considérés comme une caste infréquentable, sans que Limoges songe même, jusqu’à une date toute récente, à afficher son passé donc un présent porcelainier dans son paysage urbain, par son mobilier, ses plaques de rue, sa statuaire, des manifestations de création, ses alliances extérieures, quoique affichant de façon risible son titre de « capitale des arts du feu ». Limoges, Ville d’art et d’histoire qui n’obtint ce label qu’à la veille des élections de 2008 !
  • Les métiers d’art et l’artisanat d’art et technique : pourquoi le bassin tulliste n’est-il pas devenu un centre mondialement connu de restauration des armes anciennes ? Pourquoi la filière émail ne travaille-t-elle pas pour l’horlogerie genevoise ? Qu’il s’agisse d’émaux sur cuivre, de lutherie (l’accordéon), de tapisserie, on a longtemps affiché la plus extrême discrétion, par une politique parfois prudente, ou parfois trop ponctuelle pour obtenir un vrai « retour sur investissement ».
  • Le patrimoine halieutique : n’y entrent pas seulement les rivières, y entrent aussi les étangs à carpes objets des convoitises des passionnés de tous pays.
  • Pas de parcours « maçons » en Creuse, au pays des maçons, alors que les sites existent.

Je pourrais continuer longtemps, je voudrais simplement répéter ici, devant vous, membres d’une association régionale qui voudrait faire entendre sa voix, qu’il n’y a aucune fatalité qui vaille. Nous connaissons nos handicaps, inutile d’en entamer la litanie. Mais nous avons en nous-mêmes, au-delà des start-ups et de la créativité d’ingénieurs et d’entrepreneurs décidés à vivre et grandir au pays, ceux dont le Populaire du Centre et La Montagne nous parlent régulièrement, nous avons dans notre capital patrimonial assez d’atouts pour forger face à l’extérieur une identité et susciter des envies.

Combien de visiteurs venus de la Nouvelle-Aquitaine à Limoges en 2017 ? Pourquoi Treignac en Corrèze ne fait-il que 8 à 9 000 visiteurs entre avril et septembre ? C’est une question que je ne cesse de me poser depuis trente ans. Mais surtout, pourquoi, n’y a-t-il eu que 6% d’entre eux à provenir en touristes de l’Aquitaine ancienne, comme si la montée en montagne relevait pour les gens d’en bas de la montée au calvaire ! Si Meymac s’est longtemps affiché « près Bordeaux », Bordeaux se fiche bien de Meymac. À nous de renverser le cours de l’histoire, et de faire du Limousin, qui vaut largement le Périgord, le jardin des délices et des aventures réussies.

 

4. Bordeaux nouveau Versailles

Je terminerai sur un constat de faillite institutionnelle. Pour engager et mener à bien sur le long terme une politique patrimoniale et touristique sérieuse, pensée comme essentielle sur le plan économique, il faudrait une instance de décision. Or désormais, les élus parlementaires sont avant tout tournés vers Paris, tandis que les dossiers et les administrations qui gèrent les projets ont été transférés à Bordeaux. Pire que sous l’ancien régime, car du temps de Turgot l’intendance de Limoges-Angoulême avait un avocat pour plaider sa cause et convaincre Versailles : l’intendant lui-même, porte-parole essentiel, interface et acteur dans sa province comme le fut Tourny dans ses intendances successives de Limoges, Poitiers puis Bordeaux. Aujourd’hui, le président de Région, nouveau César, se déclare prêt à examiner les projets qui tiennent la route. Encore faut-il les inventer, encore faut-il trouver les hommes capables de dépasser le cas particulier des sites qu’ils défendent pour élaborer une politique à l’échelle d’un espace géographique dont l’unité et l’identité ne font pourtant pas de doute face aux autres espaces de la Nouvelle-Aquitaine. Pour jouer nos chances à fond, pour déclasser dans les têtes d’entrepreneurs potentiels le handicap de l’enclavement, il faut pouvoir donner envie de s’installer ici, ou de venir faire un tour ici. Il ne sert à rien de traiter les dossiers que j’ai évoqués dans cette intervention site par site, Pompadour après Texonniéras, tel festival après tel autre, Merle sans Crozant. Ce qu’il faut c’est donner du sens, inventer du sens à la région, à ses patrimoines, à son identité, à sa fraicheurs et ses hauteurs face au Centre-ouest, face au Sud-Ouest.

Bordeaux, pas plus que Versailles jadis, ne fera le travail à notre place. Qui alors ? Les départements ont perdu toute capacité à intervenir dans ce domaine. Le Conseil régional n’existe plus, lui qui pouvait faire vivre au plus près des populations  le sacro-saint « principe de subsidiarité » tant vanté et réclamé par les élus naguère, et qui avait vocation à imaginer et pousser des projets d’envergure. Qui alors ? Sans avocats, sans porte-paroles, sans fédérateurs, rien ne se fera. Qu’ils s’inventent, qu’ils s’invitent et que 2020 puisse aller au-delà du micro-local. Sans quoi le Limousin sombrera sans recours.

Conférences en 2017

Conférence  Le 10 février 2017 à 18h30, : Franck Lafossas : Oradour, la déchirure, le drame de l'amnistie. Cette conférence aura lieu juste après la remise des Prix.

 Le 10 juin 1944 la sinistre division SS Das Reich remonte vers les plages de Normandie en traquant la Résistance. En Limousin, les maquis retardent sa progression. Pour l'exemple, unvillage entier va être détruit, sa population exterminée dans le plus grand massacre civil de laseconde guerre mondiale. Le 12 janvier 1953 s ’ ouvre à Bordeaux le procès des auteursfrançais et allemands de ce massacre. Le 19 février 1953, l'Assemblée nationale votel'amnistie des auteurs français. Raison d'Etat ? Faute devant l'Histoire ?Trois quarts de siècle plus tard, Franck Lafossas, magistrat honoraire, Président doyen à la Cour d’appel de Bordeaux et historien, racontera et analysera ce drame, en vidéo-conférence.

Franck Lafossas, également poète classique, est l'auteur du recueil Oratorio pour Oradour, traduit en anglais et allemand.


Conférence le 17 mars 2017 , à 18h30, Georges Magnane (1907-1985) : l'homme, l'écrivain, le sportif

Écrivain oublié, traducteur resté dans l’ombre, acteur modeste de l’histoire du sport, Georges Magnane mérite, aujourd’hui, qu’on lui rende hommage. Né en 1907 à Neuvic-Entier en Haute-Vienne, dans un petit hameau où la vie était rythmée par les saisons et les travaux agricoles, René Catinaud – de son vrai nom – réalise un beau parcours scolaire et décroche, après des études à Paris et à Oxford, l’agrégation d’anglais. À la fin des années 1930, il se lance dans l’écriture de romans (L’Épée du roi, La Bête à concours, Gerbe Baude, Les Beaux Corps de vingt ans, etc.) dans lesquels il revient sur sa jeunesse en Limousin et son parcours d’étudiant révolté, tout en s’inscrivant dans le sillon des écrivains sportifs (Cravan, Giraudoux, Morand, Prévost, Kessel, Montherlant). Peu à peu, il expérimente ses talents dans le cinéma comme scénariste et critique, le théâtre, la sociologie du sport, dont il est un des pionniers en France, mais aussi la traduction de célèbres auteurs américains tels Hemingway, Nabokov, Capote, Roth et Updike. Pour autant, cette boulimie d’activités dont témoignent ses correspondances et relations avec maints écrivains (Jean-Paul Sartre, Raymond Queneau, Louis Aragon, Jules Romains, Daniel-Rops, Maurice Nadeau) ou ceux qui l’ont accueilli au CNRS (Georges Friedmann, Joffre Dumazedier, Roland Barthes, Edgar Morin), n’a-t-elle pas été préjudiciable à l’évolution de sa carrière et à sa notoriété ?


Conférence  le 17 mai, à l'ouverture de notre deuxième Festival Vivre le paysage en Limousin,
Françoise Etay prononcera une conférence "Musique et danse traditionnelles en Limousin" qui figurera dans le programme du festival.

 

 

 

 

 

Conférences en 2016

Conférence du 27 avril 2016 à la Médiathèque :

Jean-Pierre Delage : L’Ecole de Crozant  Le paysagisme dans la Vallée de la Creuse aux XIXème et XXème siècles  Entre 1850 et 1950, plus de quatre cent cinquante artistes peintres visitèrent la Vallée de la Creuse entre Argenton sur Creuse dans l’Indre et Glénic en Creuse pour y rechercher et peindre des motifs paysagers spécifiques de cet endroit. Ils constituèrent ce qui fut connut sous l’appellation « Ecole de Crozant.   La conférence  retrace l’histoire de cette période où une réelle émulation existait dans la vallée de la Creuse, qui contribua ainsi à enrichir le patrimoine culturel du Limousin et de la France.

 

Conférence du 18 mai :

Robert Chanaud : Paysages du Limousin aux XVIIème et XVIIIème d'après les plus anciens.

Conférence du 4 Octobre :

Jean-Pierre Levet : Les éléments préceltiques et gaulois de la toponymie du Limousin.

 

Conférence du 2 Décembre :

Gérard Peylet : Le Limousin, espace du coeur dans l'oeuvre poétique de Joseph Rouffanche.

Joseph rouffanche

 Joseph rouffanche dans son jardin

 

Présentation de la conférence du 2 décembre à la Bfm

Le Limousin est bien pour Joseph Rouffanche l’espace du cœur, la mémoire des jeunes années, substance dont presque tout poème plus ou moins se nourrit. La terre limousine est à la fois un territoire fondateur et suscite un certain rapport au monde, réalisé dans l’enfance. Le lieu réel n’est alors plus le lieu représenté. Il devient un lieu  poétique. De là, l’importance de l’œil, mais aussi du corps tout entier, manifestation de la com-préhension de l’homme dans l’univers. Il s’agit donc d’interroger la sensibilité particulière de Joseph Rouffanche à l’espace, son compagnonnage fervent avec certains territoires d’élection, sa nostalgie parfois, et de tenter de déterminer quelles relations la représentation de l’espace limousin tisse avec l’acte cosmogonique du poème, lui-même parcelle de l’univers. La conférence se déroulera en deux étapes : la passion du Temps passé et les Scènes d’enfance.

Conférences en 2015

Conférence de Maurice Robert du 4 décembre 2015

Au cas où vous souhaiteriez revoir (ou voir) la conférence de Maurice Robert :

http://www.dailymotion.com/video/x3hrhlt_le-complexe-limousin-par-maurice-robert-partie-1_creation

 

 

Conférence de Franck Linol du 10 février 2015 à la Médiathèque à 18h :

Franck Linol : « Sur les pas de l’inspecteur Dumontel » (octobre 2015 Geste éditions) ...une promenade touristico-littéraire en Limousin.

A côté du personnage crée par Franck Linol, auteur de la série policière « Meurtres en Limousin » (7 opus à ce jour), prend place une autre figure héroïque : le Limousin. La saga aurait-elle existé sans cette région ? Une soirée consacrée à ce lien contradictoire qui unit l’auteur, amoureux de sa région, et le polar, seule littérature qui soit encore populaire.Discussion, débats, lecture d’extraits et projection de photos et de dessins du beau livre, « Sur les pas de l’inspecteur Dumontel ».

 

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