Festival 19-20 & 23 AVRIL 2018

Vivre le paysage en Limousin est un festival itinérant. Ce festival organisé par L’Association des Amis du Limousin (ARAL) désire mettre en valeur le patrimoine paysager du Limousin sans oublier le bâti, les hameaux, le vernaculaire et les traditions musicales. L’idée directrice, à partir d’un itinéraire, d’une sorte de « promenade » de lieu en lieu est de revisiter le Limousin (ses territoires et ses histoires) pour mieux appréhender au carrefour de l’histoire, de la géographie, des arts, de l’imaginaire, cette notion clé qui n’a rien de passéiste : Habiter le Paysage en Limousin.

Voici le programme du Festival 2018 (19-20 & 23 AVRIL) qui repose sur la découverte du patrimoine.

Festival 2018Festival 2018

 

 

           Conférence de Michel Kiener qui a clôturé le festival à la  Bfm de Limoges le 23 avril 2018

Michel C. Kiener

Le Patrimoine subsistera-t-il en 2020 ?

 

Sous ce titre provocateur, volontairement provocateur, se cache une date qui n’est pas choisie par hasard :

  • 2020, c’est à dire demain, pas dans trente ans, demain.
  • 2020 c’est aussi la date des municipales, et pas seulement pour Limoges. C’est le moment des ambitions et des priorités affichées par les équipes candidates et les porte-paroles politiques des communautés d’agglomération et de communes du Limousin. Au-delà de la logomachie électoraliste de circonstance, ils devront se positionner face à un enjeu majeur : comment exister au sein de la Nouvelle-Aquitaine et avec quels outils ? S’ils ne le font pas, qui le fera ? Qui sera porteur d’une ambition pour notre territoire ? Et dans cette affaire, le Patrimoine a plus que son mot à dire : il est au cœur du débat, ce qu’il faut démontrer.
  • 1- Le Patrimoine quésaco ?

Mais parler du Patrimoine, c’est parler de quoi ? Aujourd’hui c’est parler de tout, de tout un peu, autrement dit raconter n’importe quoi. Il n’est que de voir ce qui est « entré », comme on dit, au Patrimoine mondial de l’Humanité, ou ce qui est classé au patrimoine de l’Unesco : c’est un fourre-tout dans lequel se retrouvent des sites, des monuments, mais aussi des espaces (la Loire fleuve sauvage, les chemins de Saint-Jacques) ; les ostensions limousines coexistent avec la bière d’abbaye, avec des plats ou un art de vivre particulier.

N’importe quoi ? Pas tout à fait, car ce glissement ou cette explosion de la notion de patrimoine sont évidemment lourds de sens et révélateurs d’un débat, ou d’une prise de conscience comme on voudra.

C’est qu’en effet, la notion de Patrimoine n’a cessé d’évoluer, sans qu’on s’en rende vraiment compte. Les premières journées du patrimoine, sorte de journées portes ouvertes inaugurées en 1984, avaient pour but de sensibiliser le public au patrimoine monumental, mais consacraient en fait trois décennies de sauvetages et de restaurations de monuments par des particuliers ou des passionnés, opérations popularisées par la télévision, et ces journées visaient essentiellement des églises, des abbayes, des châteaux, à la rigueur des jardins à la française. Que les retables et les fresques de nos églises laissées à l’abandon aient fait depuis lors l’objet de restaurations multipliées patronnées par la DRAC, cela demeure dans la même ligne. Mais quand la Fondation de France (et non plus celle du Patrimoine) parvient comme elle le fait aujourd’hui en Limousin à mobiliser les habitants d’une commune pour réunir les fonds nécessaires à une restauration, on est dans une démarche identitaire avouée qui mériterait qu’on en parle plus longuement.

Dans le même ordre d’idées, on a vu apparaître dans les années 1990, la notion de « petit patrimoine » adaptée aux modestes richesses des communes rurales (lavoirs, calvaires et croix de granit grossières du Limousin, « bonnes fontaines » parfois réduites à une simple cadre de moellons, fours à pain, colombiers), en faveur duquel le conseil régional du Limousin avait monté un programme.

Mais regardons ce qui se passe ailleurs : désormais, les programmes nationaux qui s’inscrivent dans les journées européennes du Patrimoine,  filles de notre Journée à nous, mettent toutes l’accent sur le « patrimoine industriel », sur celui des communautés, sur le patrimoine naturel.

Ce qui est en jeu ici, bien plus que l’objet considéré comme « patrimoine », c’est le sens que l’on donne à sa prise en compte et à sa prise en charge collective, et c’est qui va nous retenir un instant. Pourquoi et pour faire quoi, le Patrimoine ?

Clairement, au départ, il s’agit de bloquer une destruction programmée :

  • Ce peut-être le simple refus de voir disparaître ce qui est identifié comme beau ou comme précieux, comme historique, comme un bien communautaire identitaire, et c’est le combat qu’a mené Mérimée au XIXe siècle pour le sauvetage des églises ou de Carcassonne, aboutissant aux grandes lois sur la protection des monuments historiques et celle de sites classés. Une protection qui collait parfaitement à la volonté des Républicains d’assumer l’intégralité du passé français, dans le cadre du Roman national.
  • Plus près de nous, et avec l’élargissement de la notion de patrimoine au capital naturel, les « défenseurs de la nature » reprennent la même démarche : c’est le combat pour le Larzac dans les années 1970, puis, désormais une course de vitesse contre la liquidation brutale des espèces (grands mammifères, oiseaux, insectes) et des milieux naturels, des  zones humides, des tourbières etc (ainsi celle dite des Dauges en Haute-Vienne). Cela va des protections légales initiées aux Etats-Unis avec la création de parcs nationaux, une idée reprise en France sous la forme de parcs naturels, à une politique étendue désormais au patrimoine génétique, avec le sauvetage et la valorisation des races locales (la Salers, le cul noir…), par un renversement spectaculaire de la ligne de conduite prônée par l’INRA dans les années 1950-1960. Cela englobe la création de conservatoires de variétés anciennes, pour les pommes, les haricots...
  • Patrimoniale encore la protection étendue aux savoir-faire qu’il faudrait ne pas perdre. Elle prend en Asie la forme des Trésors vivants, et en France celle du Maître d’art créé en 1994 (un peu plus d’une centaine de titulaires à ce jour, ce qui est dérisoire pour un pays d’artisans d’art, d’ébénistes et de luthiers !). Mais, avouons-le, il s’agit en France d’une action menée à la française, c’est à dire conduite à la petite semaine sans réelle conscience des enjeux économiques qui s’y cachent, en dépit des efforts de l’Institut national des métiers d’art, de l’obstination de fonctionnaires zélés et de particuliers ou professionnels passionnés.
  • Patrimoniale aussi et toujours, la prise de conscience de la valeur du capital linguistique de l’humanité – riche encore en langues dite locales ou minoritaires –, patrimoine identifié comme un trésor commun que la législation européenne tente de préserver, au-delà des travaux des ethnologues linguistes. Une politique récusée par la République laïque une et indivisible, qui n’a cessé de confondre les Lumières et le français, et qui fait violence à une partie de la classe politique de notre région, pour lesquels l’occitan est une fable.

Cette volonté de protection tous azimuts, on le voit bien, ne cesse de se heurter à la modernisation, aux impératifs du Progrès et aux appétits des investisseurs, quelles que soit les cautions, les raisons ou les justifications que l’on donne aux changements. On l’a bien vu dans le combat historique qui a opposé dans des dizaines de villes de France dans les années 1960-70 les tenants des « vieux quartiers » et les maires « de progrès » décidés à en finir avec le sordide ; on l’a bien vu dans les combats plus récents contre tel barrage, telle voie ferrée… ou l’aéroport de Notre-Dame des Landes.

Le plus souvent, la notion de « sauvetage/blocage » ne tient pas face aux réalités financières et surtout face à l’élargissement exponentiel du Patrimoine identifié comme tel, bâti, mobilier et naturel, un patrimoine dont une structure administrative appelée Inventaire du Patrimoine est chargée de dresser un dictionnaire complet.  On a en fait assez vite admis que nombre d’opérations de « sauvetage/mise en valeur » d’un bâtiment, d’un quartier ou d’une musique passaient par une réinvention capable de lui donner une  « nouvelle, une seconde vie » : un quartier en l’aérant et en le transformant en « vieux quartier » affiché comme tel, un biniou, une cornemuse ou un oud en l’intégrant à un ensemble « musique du monde », un bâtiment en en conservant l’enveloppe pour y placer une fonction sans rapport. Les exemples abondent, depuis l’ancien réservoir d’eau situé à Limoges sous la place Haute-Vienne, devenu aquarium (30 000 entrées en 2017), le bâtiment Lefèvre-Utile de Nantes, la Piscine de Roubaix, ou l’ancien Séminaire XVIIe siècle de Limoges devenu successivement caserne du 20e Dragon, Cité administrative puis aujourd’hui immeuble résidentiel. Donc « sauvé » ! Même chose pour cette partie de l’ancien hôpital de Limoges devenue salle d’exposition. Dans le cas de la chapelle 1880 des Sœurs hospitalières,  on pourra parler de sauvegarde, puisque l’enveloppe des murs est toujours là, mais le « sauvetage » est allé dans ce cas précis jusqu’au massacre, puisque cette chapelle oxfordienne achetée dans son jus par la Ville pour le compte de l’université, mais abandonné sans états d’âme aux antiquaires, a été victime d’un curetage total, d’une mise à murs prônée et validée par un architecte inculte.

De là, nous sommes passés, et c’est bien ce qui nous intéresse aujourd’hui, à une nouvelle appréciation du Patrimoine dans lequel se mêlent étroitement une fonction de reconnaissance identitaire et l’envie de le faire servir à une politique globale de développement

 

2-Les acteurs du Patrimoine, auteurs du Patrimoine

Encore faut-il circonscrire le Patrimoine, qui n’est rien d’autre que ce qu’on considère comme tel, ce qu’on identifie comme tel. Qui est ce « on » ? Les Européens, rappelle Philippe Grandcoing, sont les seuls au monde à avoir cessé de faire place nette à chaque génération, et à avoir décidé, tout en acceptant la « modernisation/évolution » de leur cadre de vie, de mêler à leur présent des éléments du passé considérés comme tabou ou comme des éléments nécessaires à leur vivre ensemble. Ils l’ont fait avant tout pour des raisons esthétiques ou « culturelles », mais ce sont les mêmes qui leur faisaient précisément démolir auparavant tout ce qui était gothique ou simplement démodé. Il y a donc là une révolution copernicienne, qui a ouvert la voie à un débat qui n’a jamais cessé depuis deux siècles.

 

Ce qu’on identifie comme tel : ce « on », ce sont tout simplement les acteurs du sauvetage/mise en valeur du Patrimoine, qui en sont au sens premier les « inventeurs », les exhumeurs. Nommer, désigner, c’est instituer. Décider en 1999 d’un label Patrimoine du XXe siècle pour la Cité des Coutures, les halles et la gare de Limoges, décider que les chemins de Saint-Jacques dans leur ensemble font partie du patrimoine mondial de l’humanité, décider que les bains-douches de Tulle ou de Boussac méritent d’être inscrits à l’inventaire supplémentaire, relève bien de cette procédure : la conviction première de quelques-uns se voit transformée en obligation sociétale, validée par un pouvoir. Le programme régional de protection et de réhabilitation du « Petit patrimoine rural » initié dans les années 1990-2000 ressort lui aussi de cette procédure : tout y passe à condition qu’on s’y attache et qu’on y consente, puis qu’un pouvoir y consente.

 

Plutôt que d’analyser les motivations et les justifications, je veux insister sur le fait que le Patrimoine visitable et exploité que nous connaissons aujourd’hui – cela dit sans jugement de valeur –, qu’il se situe en Limousin, et pas seulement en Limousin !, résulte avant tout d’initiatives individuelles ou associatives, soutenues après coup par des Pouvoirs publics légitimement prudents au départ. Sans la DRAC, dont on ne dira jamais assez l’importance que son action a revêtue depuis 1981, sans l’apport ou l’appoint de crédits départementaux ou régionaux, pas de Patrimoine. Mais sans « les gens », sans les acteurs du Patrimoine, pas de Patrimoine non plus. Et les exemples sont flagrants.

 

  • regarder ce qui a réussi, ce qui tient la route et constitue aujourd’hui le Patrimoine « vivant » dans notre région, on découvre vite le rôle majeur joué par des hommes et des femmes d’initiative, par leur engagement en faveur du Patrimoine, avec souvent l’effet de levier économique espéré. Initiatives de particuliers isolés ou regroupés en association, initiative d’élus ou d’équipes d’élus refusant de baisser les bras, capables d’imaginer, de proposer, de convaincre, de rassembler autour d’eux et d’aboutir.

 

Rappelons le cas de l’aquarium de Limoges, sorti du chapeau d’amateurs aquariophiles, qui a récupéré le réservoir d’eau que j’avais moi-même ciblé comme un lieu magique, et utilisé pour ma deuxième exposition d’urbanisme). Voici en vrac le moulin à papier du Got près de Saint-Léonard de Noblat, le Four des Casseaux à Limoges (14 000 entrées en 2017), les Tuileries de Puycheny, la Chapelle aux Saints, le projet Marius Vazeille en Corrèze, les jardins d’Eyrignac et, dans un champ plus vaste le travail de l’association PR2L sur le patrimoine ouvrier, alors même que la collectivité n’avait pas su retenir le jeune chercheur doué qui avait dressé en un an, sur financement public mais dans la plus stricte confidentialité, l’inventaire complet des sites industriels de Limoges. Citons aussi l’action d’anciens de la Manu de Tulle, qui ont patiemment rassemblé armes et souvenirs, au point que la puissance publique puisse imaginer aujourd’hui un projet de Maison des savoir-faire à Tulle. Citons encore, en plus modeste, l’association Mémoire du Canton de Nieul, citons ces passionnés qui ont fait des inventaires cantonaux complets des plaques funéraires liées à la Grande Guerre. Voulons-nous du lourd ? Pensons au lieu de concert de Villefavard en Haute-Vienne, au festival d’opéra de Saint-Céré (Lot), renvoyons à ces sites ou ces entreprises patrimoniales telles que les ardoisières de Corrèze, les Pans de Travassac et les accordéons Maugein à Tulle. Ce bilan, m’ont dit les cercles autorisés, est exceptionnel et n’a pas ou peu d’équivalent en Poitou-Charentes voire même en Aquitaine.

 

Les initiatives peuvent-elles soulever les montagnes ? Elles le peuvent, cela arrive. J’en veux pour preuve le cas de Rochefort-sur-Mer, ville qui eut, qui fut un passé, et qui compta un Pierre Loti sans même songer à s’en servir. C’est à la lubie de l’amiral Dupont, m’a-t-on dit, qu’est due la résurrection non programmée de la grande corderie, mère nourricière des programmes ultérieurs, et c’est – comme chacun sait -- aux fous de l’Hermione qu’est due la célébrité toute neuve de cette ville annexée par la marine, et naguère considérée comme d’un ennui mortel. J’en veux pour preuve aussi Sarlat-la-Canéda, dont je vais reparler.

 

Mais les acteurs du Patrimoine, ce sont aussi ces élus qui ont fait du Patrimoine un levier essentiel de leur action, ou qui, dans le cas de Limoges, ont réponduaux efforts combinés et persistants de personnalités : c’est à elles, à leur dévouement à la cause, que Limoges doit « l’invention » de son passé gallo-romain et le sauvetage et la mise en valeur de sa crypte de Saint-Martial.

Je classe à part la réinvention des deux grands musées de Limoges, à quoi il faut ajouter celui de la Résistance, la Cité de la Tapisserie d’Aubusson, le sauvetage reconversion du Théâtre appelé désormais des Sept collines à Tulle : ces opérations relèvent d’une politique culturelle et patrimoniale à fort input politique… et financier comme les grandes villes, ou les moyennes, doivent en consentir sous peine de mort économique.

Mais, à un autre niveau, les exemples sont flagrants et parlants :

  • Le cas le plus spectaculaire à mes yeux est celui de Saint-Junien : voici une commune de tradition ouvrière communiste pure et dure, piégée par l’évolution des mœurs, qui met hors-jeu sa production – le gant de peau –, et par la mondialisation, au même titre que les régions minières. Pourtant, ayant parié sur le cuir, sur le savoir-faire donc l’honneur de sa classe ouvrière, sur son histoire, assumant même le « plus » apporté à sa notoriété par l’événement folklorico-religieux des ostensions, l’équipe dirigeante a permis à Saint-Junien de tirer son épingle du jeu après un quart de siècle d’efforts en ce sens. Et Hermès suit, et on peut espérer que les bovins limousins désormais sans cornes ni barbelés pourront enrichir une filière cuir d’excellence pleinement nationale, dont la Tannerie Bastin de Saint-Léonard pourrait profiter. Rugby, aviation, tout y passe désormais à Saint-Junien, la Glane et le site Corot venant ajouter la touche culturelle indispensable. Il n’y a guère que Saint-Yrieix-la-Perche en Haute-Vienne, qui puisse lui être comparé, pendant que Bellac et Meymac sombrent, et qu’Eymoutiers peine à atteindre une sorte de taille critique.
  • Deux autres cas quasi caricaturaux permettent d’illustrer le propos, deux réussites dues à l’énergie de deux femmes maires et bulldozers, à Uzerche (Corrèze) et à Vicq-sur Breuilh (Haute-Vienne), deux sites inaugurés la même année 2014 en dépit de la crise, avec un espace mémoire à la Papeterie, et le musée d’art brut Cécile-Sabourdy à Vicq.

Ces exemples renvoient à bien d’autres aventures du même ordre, celle de La Rochelle l’ouvrière et la chalutière, réinventée par son maire atypique Michel Crépeau, et puis celle de Sarlat, petite ville de 7 000 habitants en 1970, qui affiche pour 2017 un million 500 000 visiteurs estimés, en ayant enregistré 680 000 entrées dans son office de tourisme. 680 000 !  On serait heureux de voir l’office de Saint-Léonard, ville patrimoniale s’il en est, en afficher le dixième, mais son bilan atteint à peine 1,5% du record de Sarlat. On ne pourrait vraiment pas faire mieux ?

 

3-Patrimoine, identité et valeur économique

Pour que le Patrimoine rapporte, encore faut-il qu’il existe. Et les Limousins n’ont cessé de le déplorer : en 1900 ils gémissaient de n’avoir ni cirque de Gavarnie, ni volcans ni églises romanes sculptées à vendre. Malheureux pays de granit humilié par la profusion d’architecture que permet ailleurs le calcaire ! Malheureux pays sans l’héritage qu’ont laissé ailleurs les négociants négriers du littoral atlantique et les parlementaires des parlements provinciaux d’ancien régime !  Heureux Dijon, heureux Besançon, heureux Toulouse et Aix !

Dans nos régions, existe un socle constitué par l’héritage rural et précisément agricole, et par un art de vivre et une sociabilité, qui mêle le rugby, la cuisine (les miques de Corrèze, les confits de porc ou de canard), la laïcité, les souvenirs de la Résistance et ici ou là une culture ouvrière forte (Limoges, Tulle et Saint-Junien). Mais question patrimoine bâti et mobilier, c’est autre chose, convenons-en. 350 orgues d’église classés en Alsace, 5 (sauf erreur) en région Limousin. Pas de grandes abbayes du niveau de Moissac. Et quand il a fallu expliquer à Paris que le château de La Borie (Solignac) valait bien un statut de centre culturel de rencontre au même titre que l’abbaye de Noirlac, on nous a ri au nez au ministère. La DRAC a dû s’employer.

Pour ajouter à ce tableau funèbre, ce pays a passé plus de temps à nier son identité qu’à la construire. Il était encore, il y a un demi-siècle, profondément éclaté, divisé en sous-identités et bien loin d’une capacité d’affirmation limousine forte : d’un côté les Creusois maçons dans l’âme et tournés vers Clermont, de l’autre les Corréziens fils chéris de Paris ; entre les deux des Haut-Viennois sans grande fierté de soi, perdus dans un pays de pluies incessantes. Pire encore, voici les Brivistes attentifs à se démarquer de la Corrèze intérieure et ouvrière, et voici ce Limoges détesté des ruraux, bref un puzzle d’identités toutes locales dépourvus de la méta-identité capable de surmonter les différences et les divergences, qui mobilise les Alsaciens, les Bretons, les Basques et même les gens du Nord quand les intérêts supérieurs de leur espace sont en cause.

Or voici ce Limousin à qui la régionalisation de 1986  avait offert une indépendance de décision et qui pouvait se sentir, pour la première fois de son histoire, maître de son destin, le voici redevenu, dans le cadre de la Nouvelle-Aquitaine centralisée, un objet non identifié. La régionalisation de 1986 avait en effet modifié la donne ancienne et, à force de pratiquer le vivre ensemble, elle avait accouché d’une force de proposition institutionnelle qui avait fini par payer : à preuve, en matière culturelle, ne serait-ce que le réseau de salles conventionnées (Aubusson, Tulle, Saint-Junien, Brive etc.) et une politique de cabinets médicaux originale, avec quelques effets en matière patrimoniale.

Mais, concernant notre sujet de ce soir, le Patrimoine est demeuré avant tout un objet à sauvegarder sans qu’on en fasse un levier économique essentiel, qu’il s’agisse du patrimoine naturel ou bâti. Comme si, d’avance, l’autodérision et le pessimisme foncier dont les Limousins sont familiers avaient convaincu une fois pour toutes les hommes et les femmes en responsabilité que le tourisme – terme quasi cochon ici, frelaté –  « ne sauverait pas le pays » -- combien de fois ne l’ai-je pas entendu dire –, pas plus qu’un secteur piétonnier de plein exercice ne sauvera, disait-on, un centre-ville ; le tourisme ne serait jamais qu’un appoint propre à sauver les auberges de Bujaleuf – c’est raté – ou de Coussac-Bonneval, sans même parler de Saint-Pardoux près du lac, abandonnant au Périgord (la Dordogne masquée) la chance de pouvoir jouer la carte de la notoriété, de la beauté et du tourisme de masse. J’ai en tête le temps qu’il a fallu, qu’il m’a fallu dans les années 1970-80, pour faire admettre qu’il existait un vieux Limoges capable de rivaliser avec celui de Périgueux ou de Tours où j’emmenais mes classes de première voir ce qu’on peut faire de « vieux quartiers ». Cette ambition touristique demeurée en quart de teinte nous vient de loin, parce que les élites cultivées ou politiques ont pensé ne jamais pouvoir tabler que sur le « pays de l’arbre et de l’eau » -- expression consacrée --  alors même qu’un patrimoine identitaire dormant ou en déshérence demeurait en attente de projets forts et fédérateurs. Dans les années 80, ce n’est pas si loin, les festivals musicaux d’été demeuraient encore rares, réduits à ceux de Saint-Robert et de la Vézère, l’opinion générale demeurant alors que nous n’étions pas en Provence et qu’il n’y avait pas de public. Les choses ont bien changé depuis.

Pourtant, si des sites ponctuels ont bénéficié de fonds importants, tel Chalusset, si le Conservatoire du Littoral et des espaces naturels a remporté quelques victoires, si les CAUE ont tenté de se faire entendre, on doit constater que le patrimoine bâti rural, pour ne citer que lui, n’a pas fait l’objet d’une politique volontariste, consensuelle et consentie, quoique élément essentiel du paysage patrimonial.  « On n’est pas là pour embêter les gens ». Et que de temps perdu à Saint-Léonard de Noblat, qui, lentement, très lentement, commence à comprendre qu’il dispose d’un patrimoine remarquable, qui pourrait/qui devrait en faire un petit Sarlat !

 

Face à l’Aquitaine des littoraux de baignade et de villégiature, face à la densité du pays basque, face aux atouts du vignoble – qui n’empêchent pas un Bergerac de souffrir --, le Limousin a-t-il des cartes, du Patrimoine à vendre ?  J’en donne quelques exemples :

  • Les forteresses médiévales du pays troubadour : le Sud a les cathares, le Limousin a des sites équivalents répartis par chance dans les trois départements, mais nul n’en sait rien en dehors du cercle des connaisseurs. L’histoire récente de chacun de ces sites relève plus de la valse hésitation qu’autre chose. Ainsi à Crozant, site magique où travaillèrent nombre de peintres de l’école de Pont-Aven – école connue, elle ! --, et bien sûr Claude  Monet qui y fit la première de ses séries – deux de ces toiles sont présentées à l’université de Harvard à Boston –, Chalusset, spectaculaire, récupéré enfin par le Département, qui, cette fois, a mis le paquet mais en solo, et puis les tours de Merle, Comborn et Ventadour, voire même Lastours, bref une constellation de sites qu’une mise en réseau cohérente pourrait transformer en must touristique. À condition de le vouloir, ou simplement d’y penser… et d’utiliser les fonds européens disponibles !
  • Le cheval : il reste anecdotique, alors qu’il est identitaire ici, et il devrait/pourrait faire l’objet d’une politique forte et structurée, dans laquelle entreraient le site vraiment spectaculaire du haras de Pompadour, qui devrait se poser à vocation nationale, les champs de course de Texonniéras et du Dorat, les éleveurs, les centres équestres, et un réseau exceptionnel d’itinéraires de randonnée cavalière à imaginer en pays verdoyant de moyenne montagne. Pays d’herbages qui n’a rien à envier à la Normandie.
  • Les emprises des chemins de fer départementaux datant du début du XXe siècle, bradées ou laissées à l’abandon, qui auraient permis ou permettraient un tourisme cycliste « en plat » à travers un pays de montagne, pittoresque s’il en est. Cherchons l’équivalent ailleurs !
  • Le paysagisme : j’ai connu la rencontre de 1995, qui rassembla au lac de Vassivière la crème des paysagistes de l’époque dont Gilles Clément désormais implanté en Creuse, lesquels affirmaient alors à l’unisson leur admiration absolue pour le site comme lieu de rencontre d’exception. Et puis rien, Saint-Benoit du Sault ayant, un temps, tenté de prendre le relais, comme s’il s’agissait seulement d’offrir un lieu. Occasion manquée de faire de Vassivière l’équivalent pour le paysage d’un Blois pour les journées de l’histoire, d’un Saint-Dié pour la géographie, d’un Saint-Malo pour les écrivains voyageurs.
  • La porcelaine : elle n’a pas cessé d’être abandonnée aux porcelainiers, considérés comme une caste infréquentable, sans que Limoges songe même, jusqu’à une date toute récente, à afficher son passé donc un présent porcelainier dans son paysage urbain, par son mobilier, ses plaques de rue, sa statuaire, des manifestations de création, ses alliances extérieures, quoique affichant de façon risible son titre de « capitale des arts du feu ». Limoges, Ville d’art et d’histoire qui n’obtint ce label qu’à la veille des élections de 2008 !
  • Les métiers d’art et l’artisanat d’art et technique : pourquoi le bassin tulliste n’est-il pas devenu un centre mondialement connu de restauration des armes anciennes ? Pourquoi la filière émail ne travaille-t-elle pas pour l’horlogerie genevoise ? Qu’il s’agisse d’émaux sur cuivre, de lutherie (l’accordéon), de tapisserie, on a longtemps affiché la plus extrême discrétion, par une politique parfois prudente, ou parfois trop ponctuelle pour obtenir un vrai « retour sur investissement ».
  • Le patrimoine halieutique : n’y entrent pas seulement les rivières, y entrent aussi les étangs à carpes objets des convoitises des passionnés de tous pays.
  • Pas de parcours « maçons » en Creuse, au pays des maçons, alors que les sites existent.

Je pourrais continuer longtemps, je voudrais simplement répéter ici, devant vous, membres d’une association régionale qui voudrait faire entendre sa voix, qu’il n’y a aucune fatalité qui vaille. Nous connaissons nos handicaps, inutile d’en entamer la litanie. Mais nous avons en nous-mêmes, au-delà des start-ups et de la créativité d’ingénieurs et d’entrepreneurs décidés à vivre et grandir au pays, ceux dont le Populaire du Centre et La Montagne nous parlent régulièrement, nous avons dans notre capital patrimonial assez d’atouts pour forger face à l’extérieur une identité et susciter des envies.

Combien de visiteurs venus de la Nouvelle-Aquitaine à Limoges en 2017 ? Pourquoi Treignac en Corrèze ne fait-il que 8 à 9 000 visiteurs entre avril et septembre ? C’est une question que je ne cesse de me poser depuis trente ans. Mais surtout, pourquoi, n’y a-t-il eu que 6% d’entre eux à provenir en touristes de l’Aquitaine ancienne, comme si la montée en montagne relevait pour les gens d’en bas de la montée au calvaire ! Si Meymac s’est longtemps affiché « près Bordeaux », Bordeaux se fiche bien de Meymac. À nous de renverser le cours de l’histoire, et de faire du Limousin, qui vaut largement le Périgord, le jardin des délices et des aventures réussies.

 

4. Bordeaux nouveau Versailles

Je terminerai sur un constat de faillite institutionnelle. Pour engager et mener à bien sur le long terme une politique patrimoniale et touristique sérieuse, pensée comme essentielle sur le plan économique, il faudrait une instance de décision. Or désormais, les élus parlementaires sont avant tout tournés vers Paris, tandis que les dossiers et les administrations qui gèrent les projets ont été transférés à Bordeaux. Pire que sous l’ancien régime, car du temps de Turgot l’intendance de Limoges-Angoulême avait un avocat pour plaider sa cause et convaincre Versailles : l’intendant lui-même, porte-parole essentiel, interface et acteur dans sa province comme le fut Tourny dans ses intendances successives de Limoges, Poitiers puis Bordeaux. Aujourd’hui, le président de Région, nouveau César, se déclare prêt à examiner les projets qui tiennent la route. Encore faut-il les inventer, encore faut-il trouver les hommes capables de dépasser le cas particulier des sites qu’ils défendent pour élaborer une politique à l’échelle d’un espace géographique dont l’unité et l’identité ne font pourtant pas de doute face aux autres espaces de la Nouvelle-Aquitaine. Pour jouer nos chances à fond, pour déclasser dans les têtes d’entrepreneurs potentiels le handicap de l’enclavement, il faut pouvoir donner envie de s’installer ici, ou de venir faire un tour ici. Il ne sert à rien de traiter les dossiers que j’ai évoqués dans cette intervention site par site, Pompadour après Texonniéras, tel festival après tel autre, Merle sans Crozant. Ce qu’il faut c’est donner du sens, inventer du sens à la région, à ses patrimoines, à son identité, à sa fraicheurs et ses hauteurs face au Centre-ouest, face au Sud-Ouest.

Bordeaux, pas plus que Versailles jadis, ne fera le travail à notre place. Qui alors ? Les départements ont perdu toute capacité à intervenir dans ce domaine. Le Conseil régional n’existe plus, lui qui pouvait faire vivre au plus près des populations  le sacro-saint « principe de subsidiarité » tant vanté et réclamé par les élus naguère, et qui avait vocation à imaginer et pousser des projets d’envergure. Qui alors ? Sans avocats, sans porte-paroles, sans fédérateurs, rien ne se fera. Qu’ils s’inventent, qu’ils s’invitent et que 2020 puisse aller au-delà du micro-local. Sans quoi le Limousin sombrera sans recours.

 

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