Prix ARAL 2018/2019

Le prix ARAL récompense l’auteur d’un livre qui met en valeur l’identité de la région, ses qualités, les richesses de son patrimoine. La publication doit être récente (sur une période d’un an, de la fin octobre au 1er novembre de l’année suivante).



PRIX ARAL 2019. Livres retenus dans chaque catégorie

 

 

1- Prix Document

 

Harlem, livre collectif, Les ardents éditeurs

Fabrice Varièras et L.ondeix, Limousin, La Geste

Pascal Plas, Un architecte singulier, Roger Gonthier, Le Puy Fraud éditeur

Les beaux arts, livre collectif, Ville de Limoges

Nicolas Teindas, Sylvain Marchou, Un jour de terre : Paroles du Causse, Les ardents éditeurs

Maurice Robert, Histoire du Limousin et de la limousinité, La Geste

 

2-Littérature

 

Denis Tillinac, Caractériel, Albin Michel

Alain Galan, Chafouine, Buchet Chastel

Jean-Marie Borzeix, L’homme qui aimait les arbres, Bleu autour

Florence Levet, Jours de brouillard, Editeur Nombre 7

Paloma Leon, Les voix de la libertad, éditions “Les Monédières”

Françoise Dudognon, Le limon de l’âme, Maïade

 

 

PRIX DOCUMENT 2019

Le Prix document a réservé des surprises aux membres du jury ARAL et les a conduits avant la délibération à s’interroger sur la notion elle-même de Document et de savoir. Le lecteur qui choisit de lire un document veut apprendre. Il attend que ce document lui apporte une forme de connaissance sur le sujet retenu par l’auteur. Ils se sont aussi aperçus que la sélection des livres retenus se partageait entre documents sur Limoges et documents sur le Limousin, ce qui était le fruit du hasard. Lorsqu’ils ont considéré que 2 livres de nature complètement différente se détachaient des livres retenus dans la pré-sélection, celui de P.Varieras et L.Londeix et celui de P.Plas ils se sont interrogés sur cette notion de connaissance que le lecteur attendait à la lecture d’ un document. Dans le cas de ces deux volumes immédiatement remarqués, ils étaient en face de deux démarches radicalement différentes: dans un cas une démarche scientifique, fondée sur une collecte, la plus exhaustive possible, de documents historiques et dans l’autre cas, une démarche intuitive, sensible de l’objet limousin, qui passait par le canal de l’art (la photographie ici) et la poésie. Rien de fictionnel dans les deux cas.

Le jury a reconnu que le lecteur apprenait beaucoup sur l’objet étudié dans l’un et l’autre livres, mais apprenait différemment. Apprenait sur le mode intellectuel et de la raison dans la première démarche, sur le mode de l’intuition et “du coeur” dans la seconde démarche où l’auteur artiste lui-même s’adresse à notre monde intérieur plutôt qu’à notre intellect. Se trouvant en quelque sorte bloqué entre ces deux options au point de ne pas pouvoir choisir, le jury a, de façon exceptionnelle, et sans considérer que c’était un artifice, décidé de dédoubler le Prix 2019 en un Prix Limousin et un Prix LIMOGES.

PRIX LIMOUSIN

Fabrice Varieras, Lionel Londeix, Limousin (éditeur La Geste)

Nous avons aimé ce très beau livre d’art, cet album de grandes photographies en couleur ou en noir et blanc  (où l’on trouve des vaches, rivières, chapelles, fleurs, crépuscules, forêts, prairies, champs cultivés, vieille s pierres, marchés, magnifique Christ en Croix p. 184, qui en dit long (quoi qu’on puisse en dire) sur l’empreinte profonde du christianisme en Limousin). On croirait humer et entendre vibrer mystérieusement le Limousin, à la lecture de ces pages. Une certaine obscurité, une noirceur toute traditionnelle semble aussi en émaner, comme si c’était là une caractéristique ambiante, un peu de l’esprit des lieux !...De beaux textes, littéraires accompagnent les photos, en une sorte de dialogue et de va-et-vient permanent. Ce livre a la volonté de célébrer -sans rechercher les hauts lieux touristiques- un territoire. Le magnifique travail du photographe fait sentir ce qui à leur insu attache souvent les limousins de coeur (je m’empresse de dire pas forcément d’origine) à cette terre, qui leur fait sentir comment nous savons que nous appartenons tout entier à ce pays. Ce livre n’est pas un catalogue, ni un guide touristique. Son traitement du sujet Limousin est original, puisque loin de tout cliché qui viserait le pittoresque facile ou le sensationnel, il nous propose une exploration intime et poétique de ce territoire que nous aimons. Pour cela, il cherche à capter, dans un lieu, comme le poète, “l’instant poétique”, le moment épiphanique aussi unique qu’éphémère. .Il s’agit plus de connivence que de relation objective avec un espace donné, il s’agit plus d’émotion que d’évidence objective. Le lien dont nous parlons provoque une émotion qui n’est pas mesurable, qui est difficile à décrire. Mais pour revenir au débat qui a précédé le choix de ces deux prix, ce mode de connaissance reste un mode de connaissance. Faire connaître la réalité sur le mode de l’art est une forme de connaissance qu’on ne peut comparer à l’autre, qui fait appel à la sensibilité et l’imagination du lecteur, qui le touche dans son être. On sait que Nietzsche et Bergson ont défendu, chacun à leur manière, l’idée que l'art est plus proche de la réalité que la science. L’intuition pour Bergson est plus proche de la réalité que le concept, car l’intelligence segmente. Bergson fait une différence entre le monde extérieur qui relève du quantitatif et de l’intellect qui le découpe par séquence et le monde intérieur, monde de la durée intérieure que l’on ne peut pas découper et qui n’est accessible que par l’intuition. C’est ce que votre beau livre nous offre aujourd’hui.

PRIX LIMOGES

Pascal Plas, Un architecte singulier, edit.

Le livre de Pascal Plas est un très beau livre historique qui manquait sur l’architecte Roger Gonthier, cet architecte qui a largement façonné la ville dans l’entre-deux guerres.

Certes Gonthier était Périgourdin mais son œuvre en Limousin a été considérable et il fallait assurément lui rendre cet hommage. La cité de Beaublanc, de Victor-Thuillat, Casimir-Rançon, le pavillon frigorifique de Verdurier (cet étonnant édifice au cœur de Limoges), la gare bien sûr… : Gonthier a marqué la ville de son empreinte et l’habitat social en particulier, lui donnant un cachet incontestable entre les deux guerres. L’ouvrage est très technique, très instructif, très documenté, riche. Le but recherché étant l’objectivité, les textes pourraient avoir l’air de manquer un peu de chaleur mais l’historien Pascal Plas a choisi la rigueur scientifique et il applique cette rigueur parfaitement. Pascal Plas a d’abord fait un travail de collecte remarquable. Il faut souligner la qualité de la documentation et sa réalisation graphique, la rigueur de la présentation, du plan, la précision de la narration et la précision exigeante dans la description des projets. Dans un style qui demeure de bout en bout objectif, l’auteur rend bien compte de l’ampleur et de la diversité des travaux de Gonthier, de leur nouveauté aussi. Il faut aussi souligner l’efficacité de la contextualisation, pour chaque nouveau projet, l’utilité de cette misse en perspective par rapport au contexte social et idéologique. Un exemple : comment le contexte des initiatives philantropiques accompagne l’action de l’architecte du logement social. Grâce à ce livre nous mesurons à quel point Gonthier a été l’architecte urbaniste de la ville de Limoges, et l’architecte unique et quasi permanent de l’office public des habitats à bon marché. Aucune action n’est oubliée : l’architecte paysagiste, l’abattoir, les bains douches, les villas au bord de l’eau etc. Ce livre est un bel hommage à celui qui reste bien méconnu des limousins au regard de l’influence architecturale qu’il a eue sur la ville de Limoges. Il devient un ouvrage de référence sur Gonthier qui manquait en redonnant à cet architecte toute sa place.

Avant de remettre les 3 Prix ARAL 2019 et les “cadeaux” qui les accompagnent, le jury veut signaler une autre particularité de ce Prix ARAL 2019. Deux livres écrits par deux membres de l’ARAL figuraient dans les deux listes des livres retenus pour les deux catégories de Prix :

- celui de M.Robert dans la liste documents : Histoire du Limousin et de la limousinité, La Geste

- celui de Florence Levet dans la liste fiction : Jours de brouillard, Nombre7

Le jury tenait à souligner lors de cette remise des Prix 2019 qu’il avait remarqué avec intérêt ces deux livres qui ont obtenu un nombre de voix conséquent et décidé de leur donner une mention spéciale “hors concours” ARAL 2019.

 


 

PRIX LITTÉRATURE 2019

Jean-Marie Borzeix, L’Homme qui aimait les arbres, Bleu autour :

Jean-Marie Borzeix a choisi de désigner génériquement son texte sous le terme de récit qui ne précise ps si nous allons lire une fiction ou une autobiographie.

Il s’agit d’un récit autobiographique original, très émouvant, bouleversant même, qui pourrait s’intituler Le Livre de mon père.

Le déversement de nos moindres états d’âme, la complaisance autobiographique sont à la mode aujourd’hui, mais tel n’est pas du tout le cas ici. L’auteur y parle avec pudeur, tendresse et gravité de son père, qui va mourir dans une maison de retraite et auquel il rend visite tout en essayant d’analyser et repenser (douloureusement mais pieusement) la relation filiale. Ce père qui aime bien « faire lou faliou », vieux paysan un peu fanfaron, péremptoire même par le passé mais devenu vulnérable avec le grand âge. « Les fils ont beaucoup de mal à accepter la voussure de leur père » (p. 30), « c’est pour avoir éloigné leurs morts qu’en ce début de siècle meurent les campagnes » (p. 76)… que de réflexions profondes dans ce livre bref, dense, d’une grande sincérité.

La démarche autobiographique est originale. Nous retrouvons les fonctions principales de l’autobiographie dans ce récit : un besoin d’ordre et de sens, mais ce qui est original c’est que l’autobiographe ne se retourne pas pour faire le bilan de son existence, avec le désir d’en comprendre le sens mais se retourne sur le passé pour faire le bilan de la vie de son père et son portrait. Ce qui est commun avec le projet autobiographique c’est donner par l’écriture une signification à ce qui a été vécu comme éphémère, contingent, c’est surtout lancer une sorte de défi à la mort dans un désir urgent de mémoire.

Ce qui est original, c’est l’écriture discrète et sensible choisie. Au début le récit commence avec quelques notes éparses, écrites juste pour ne pas oublier. Puis au fil des heures passées au chevet de son père se construit la trame d’un récit qui ne peut être écrit qu’à la première personne.

Si le récit jamais emphatique est émouvant c’est sans doute parce que le lecteur pressent que le travail de l’autobiographe se produit à un moment de sa vie que l’on sent ultime. La disparition prochaine de son père est ce moment ultime, limite, qui jette le narrateur hors de son confort habituel pour se concentrer sur la figure de son père dont la mémoire est déjà défaillante, avant sa disparition. C’est l’ultime moment pour avouer avec pudeur sa tendresse, c’est aussi l’ultime moment pour tenter de résoudre l’énigme de la vie de son père.

Ce qui est émouvant, c’est que ce père dominateur qui aimait les arbres comme les paysans aimaient leurs bêtes fut un père lointain. Nulle trace de rancune dans le récit. Il faut au contraire beaucoup d’amour pour assister ainsi son père au moment où la mémoire de ce père diminué s’effrite.

Ce livre du Père constitue un magnifique adieu, d’autant plus touchant , qu’à partir de de ce point nodal final, l’auteur nous livre le récit d’une vie sans jamais abandonner la retenue et une pudeur extrême.


 

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